Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/257

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rancune nous avions servie en le tuant, mais jamais je n’ai vu joie plus grande.

L’on se remit en marche. De temps en temps, nous rencontrions des files de petits ânes qui descendaient des régions supérieures, chargés de neige qu’ils portaient à Grenade pour la consommation de la journée. Les conducteurs nous saluaient, en passant, du sacramentel : Vayan ustedes con Dios, et notre guide leur lançait quelque bouffonnerie sur leur marchandise qui ne les accompagnerait pas à la ville, et qu’ils seraient forcés de vendre au préposé de l’arrosement.

Romero nous précédait toujours, sautant de pierre en pierre avec la légèreté d’un chamois, criant : Bueno camino (bon chemin). Je serais bien curieux de savoir ce que ce brave homme entendait par mauvais chemin, car il n’y avait aucune apparence de route. À droite et à gauche se creusaient à perte de vue de charmants précipices, très bleus, très azurés, très vaporeux, variant de quinze cents à deux mille pieds de profondeur, différence qui, du reste, nous inquiétait fort peu, quelques douzaines de toises de plus ou de moins ne changeant rien à l’affaire. Je me rappelle en frissonnant un certain passage long de trois ou quatre portées de fusil, large de deux pieds, planche naturelle jetée entre deux gouffres. Comme mon cheval tenait la tête de la file, je dus passer le premier sur cette espèce de corde tendue, qui eût donné à réfléchir aux acrobates les plus déterminés. À certains endroits, le sentier était si étroit que ma monture n’avait que bien juste la place de poser son sabot, et que chacune de mes jambes surplombait sur un abîme différent : je me tenais immobile en selle, droit comme si j’eusse porté une chaise en équilibre au bout du nez. Ce trajet de quelques minutes me parut fort long.

Quand je réfléchis de sang-froid à cette ascension incroyable, je m’étonne comme au souvenir d’un rêve incohérent. Nous avons passé par des chemins où les chèvres auraient