Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/259

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Nous avions atteint la région des aigles. De loin en loin, nous apercevions un de ces nobles oiseaux perché sur une roche solitaire, l’œil tourné vers le soleil, et dans cet état d’extase contemplative qui remplace la pensée chez les animaux. L’un d’eux planait à une grande hauteur et semblait immobile au milieu d’un océan de lumière. Romero ne put résister au plaisir de lui envoyer une balle en manière de carte de visite. Le plomb emporta une des grandes plumes de l’aile, et l’aigle, avec une majesté indicible, continua sa route comme s’il ne lui était rien arrivé. La plume tournoya longtemps avant d’arriver à terre, où elle fut recueillie par Romero, qui en orna son feutre.

Les neiges commençaient à se montrer par minces filets, par plaques disséminées, à l’ombre des roches ; l’air se raréfiait ; les escarpements devenaient de plus en plus abrupts ; bientôt ce fut par nappes immenses, par tas énormes, que la neige s’offrit à nous, et les rayons du soleil n’avaient plus la force de la fondre. Nous étions au-dessus des sources du Genil, que nous apercevions, sous la forme d’un ruban bleu glacé d’argent, se précipiter en toute hâte du côté de sa ville bien aimée. Le plateau sur lequel nous nous trouvions s’élève environ à neuf mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et n’est dominé que par le pic de Veleta et le Mulhacen, qui se haussent encore d’un millier de pieds vers l’abîme insondable du ciel. Ce fut là que Romero décida qu’on passerait la nuit. On ôta les harnais des chevaux, qui n’en pouvaient plus ; Louis et le guide arrachèrent des broussailles, des racines et des genévriers pour entretenir notre feu, car, bien que la chaleur fût dans la plaine de trente à trente-cinq degrés, il faisait sur ces hauteurs un frais que le coucher du soleil devait nécessairement changer en froid piquant. Il pouvait être environ cinq heures ; mon compagnon et le jeune Allemand voulurent profiter de la fin du jour pour gravir à pied et tout seuls le dernier mamelon. Quant à moi, je préférai rester, et, l’esprit ému de ce spectacle grandiose et