Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/266

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La mule qu’on m’avait assignée pour monture était rasée à mi-corps, ce qui permettait d’étudier sa musculature aussi commodément que sur un écorché. La selle se composait de deux couvertures bariolées pliées en double pour atténuer autant que possible la saillie des vertèbres et la coupe en talus de l’épine dorsale. De chaque côté de ses flancs pendaient, en façon d’étriers, deux espèces d’auges de bois assez semblables à des ratières. Le harnais de tête était si chargé de pompons, de houppes et de fanfreluches, qu’à peine pouvait-on démêler à travers leurs mèches éparses le fil revêche et rechigné du quinteux animal.

C’est en voyage que les Espagnols reprennent leur antique originalité, et se dépouillent de toute imitation étrangère ; le caractère national reparaît tout entier dans ses convois à travers les montagnes qui ne doivent pas différer beaucoup des caravanes dans le désert. L’âpreté des routes à peine tracées, la sauvagerie grandiose des sites, le costume pittoresque des arrieros, les harnais bizarres des mules, des chevaux et des ânes marchant par files, tout cela vous transporte à mille lieues de la civilisation. Le voyage devient alors une chose réelle, une action à laquelle vous participez. Dans une diligence, l’on n’est plus un homme, l’on n’est qu’un objet inerte, un ballot ; vous ne différez pas beaucoup de votre malle. On vous jette d’un endroit à un autre, voilà tout. Autant vaut rester chez soi. Ce qui constitue le plaisir du voyageur, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril même. Quel agrément peut avoir une excursion où l’on est toujours sûr d’arriver, de trouver des chevaux prêts, un lit moelleux, un excellent souper et toutes les aisances dont on peut jouir chez soi ? Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventures. Tout est si bien réglé, si bien engrené, si bien étiqueté, que le hasard n’est plus possible ; encore un siècle de perfectionnement, et chacun pourra prévoir, à partir du jour de sa naissance,