Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/271

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de la montagne, en forme le sol, qui n’a d’autre pavé que le roc lui-même, ciselé de rainures pour empêcher le pied de glisser. Tout un côté est à pic et donne sur des abîmes au fond desquels on entrevoit dans des massifs d’arbres des moulins que fait tourner un torrent qui semble d’eau de savon à force d’écumer.

L’heure marquée pour le départ approchait, et je retournai à la posada mouillé par ma transpiration comme s’il eût plu à verse, mais satisfait d’avoir fait mon devoir de voyageur par une température à durcir les œufs.

La caravane se remit en marche par des chemins fort abominables, mais très pittoresques, où les mules seules peuvent tenir pied : j’avais mis la bride sur le cou de ma bête, la jugeant plus capable de se conduire que moi, et m’en rapportant entièrement à elle pour franchir les mauvais pas. Plusieurs discussions assez vives que j’avais déjà soutenues avec elle pour la faire marcher à côté de la monture de mon camarade, m’avaient convaincu de l’inutilité de mes efforts. Le proverbe : Têtu comme une mule, est d’une véracité à laquelle je rends hommage. Piquez une mule de l’éperon, elle s’arrête ; frappez-la d’une houssine, elle se couche ; tirez-lui la bride, elle prend le galop : une mule dans la montagne est vraiment intraitable, elle sent son importance et en abuse. Souvent, au beau milieu de la route, elle s’arrête subitement, lève la tête en l’air, tend le cou, contracte ses babines de façon à laisser voir ses gencives et ses longues dents, et pousse des soupirs inarticulés, des sanglots convulsifs, des gloussements affreux, horribles à entendre, et qui ressemblent aux cris d’un enfant qu’on égorgerait. Vous l’assommeriez pendant ses exercices de vocalise sans la faire avancer d’un pas.

Nous marchions à travers un véritable Campo Santo. Les croix de meurtre devenaient d’une fréquence effrayante ; aux bons endroits, l’on en comptait quelquefois trois ou quatre dans un espace de moins de cent pas ; ce n’