Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/294

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acteur, Julian Roméa, et une excellente actrice, Mathilde Diez. L’antique veine dramatique espagnole semble être tarie sans retour, et pourtant, jamais fleuve n’a coulé à plus larges flots dans un lit plus vaste ; jamais il n’y eut fécondité plus prodigieuse, plus inépuisable. Nos vaudevillistes les plus abondants sont encore loin de Lope de Vega, qui n’avait pas de collaborateurs et dont les œuvres sont si nombreuses qu’on n’en sait pas le chiffre exact, et qu’il en existe à peine un exemplaire complet. Calderon de la Barca, sans compter ses comédies de cape et d’épée, où il n’a pas de rival, a fait des multitudes d’autos sacramentales, espèces de mystères catholiques où la profondeur bizarre de la pensée, la singularité de conception, s’unissent à une poésie enchanteresse et de l’élégance la plus fleurie. Il faudrait des catalogues in-folio pour désigner, seulement par leurs titres, les pièces de Lope de Rueda, de Montalban, de Guevara, de Quevedo, de Tirso, de Rojas, de Moreto, de Guilhen de Castro, de Diamante et de tant d’autres. Ce qui s’est écrit de pièces de théâtre en Espagne, pendant le XVIme et le XVIIme siècle, dépasse l’imagination ; autant vaudrait compter les feuilles des forêts et les grains de sable de la mer : elles sont presque toutes en vers de huit pieds mêlés d’assonances, imprimées en deux colonnes in-quarto sur papier à chandelle, avec une grossière gravure au frontispice, et forment des cahiers de six à huit feuilles. Les boutiques de librairie en regorgent ; on en voit des milliers suspendues pêle-mêle au milieu des romances et des légendes versifiées des étalagistes en plein vent ; l’on pourrait sans exagération appliquer à la plupart des auteurs dramatiques espagnols l’épigramme faite sur un poète romain trop fécond, que l’on brûla après sa mort sur un bûcher formé de ses propres œuvres. C’est une fertilité d’invention, une abondance d’événements, une complication d’intrigues dont on ne peut se faire une idée. Les Espagnols, bien avant Shakespeare, ont inventé le drame ; leur théâtre