Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/323

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


si excessif, qu’il faudrait quatre hommes pour les soulever, et qu’elles feraient immédiatement rompre sa voiture. Nous détruisîmes cette dernière objection en plaçant tout seuls avec la plus grande aisance les malles ainsi calomniées sur l’arrière de la calesine. Le drôle n’ayant plus d’objections à faire, se décida enfin à partir.

Des terrains plats ou vaguement ondulés, plantés d’oliviers, dont la couleur grise est encore affadie par la poussière, des steppes sablonneuses où s’arrondissent de loin en loin, comme des verrues végétales, des touffes de verdure noirâtre, voilà les seuls objets qui s’offrent à vos regards pendant plusieurs lieues.

À la Luisiana, toute la population était étendue devant les portes et ronflait à la belle étoile. Notre voiture faisait lever des files de dormeurs qui se rangeaient contre le mur en grommelant et en nous prodiguant toutes les richesses du vocabulaire andalou. Nous soupâmes dans une posada d’assez mauvaise mine, plus garnie de fusils et de tromblons que d’ustensiles de ménage. Des chiens monstrueux suivaient tous nos mouvements avec obstination, et ne semblaient attendre qu’un signe pour nous déchirer de belles dents. L’hôtesse avait l’air extrêmement surprise de la tranquillité vorace avec laquelle nous dépêchions notre omelette aux tomates. Elle semblait trouver ce repas superflu, et regretter une nourriture qui ne nous profiterait pas. Cependant, malgré les apparences sinistres du lieu, nous ne fûmes pas égorgés, et l’on eut la clémence de nous laisser continuer notre route.

Le sol devenait de plus en plus sablonneux, et les roues de la calesine s’enfonçaient jusqu’aux moyeux dans des terrains mouvants. Nous comprîmes alors pourquoi notre voiturin s’inquiétait si fort de notre pesanteur spécifique. Pour soulager le cheval, nous mîmes pied à terre, et vers minuit, après avoir suivi un chemin qui escaladait en zigzag les plans escarpés d’une montagne, nous arrivâmes à Carmona, lieu de notre couchée. Des fours, où l’on brûlait