Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/50

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



Avec un large sourire, le grand Lanvern servit du malaga en affectant la crainte :

— Chut ! ! les gabelous pourraient prendre l’éveil ! Eh ! pardieu, oui, une nuit de brume, nous étions allés accoster le trois-mâts « Orient » retour d’Espagne, et on avait fait sa petite quête. La voilà !

— Heu ! fit Plonéour, on peut trouver autre chose que des bouteilles de malaga dans ces « brouées » de mer ! C’est ce que je disais à Nédélec à propos du brick blanc signalé par le gardien du sémaphore. Nous savons tous ici que la terre et la mer sont pleines d’apparitions. Des fois, ne serait-ce pas la « Rosa-Mystica » qui reviendrait ? Un navire pâle comme le lait et qui ne répond pas aux signaux, croyez-vous cela naturel ? Et il s’évanouit comme une fumée de ma pipe, dites-vous ? Soyez donc intelligents et convenez que vous vous trouvez devant un « signe » de l’au-delà !

Cette supposition provoquait l’incrédulité des hommes et le malaise des femmes, quand Gourlaouen le Rouge alla frapper de ses poings la table-huche fabriquée d’une bille d’acajou provenant d’un naufrage, en clamant sauvagement :

— Si je rencontrais cette « Rosa-Mystica » au large, je monterais à son abordage et, de ma hache, je vous enverrais toutes les têtes des revenants au fond de la mer. Il faut en finir avec ces contes d’oie.

— Voyons, mon Gourlaouen, dit le patron Gurbal en venant lui donner une grosse tape sur l’épaule, il y a des choses qu’il te vaudrait mieux ne pas annoncer.

Se levant sous le baldaquin du foyer, Plonéour-Œil blanc protesta d’un ton solennel :

— Il t’en cuira, impie ! Ah ! tu ne parais pas croire à l’autre monde, prends garde de n’en pas être la victime et de disparaître quelque jour « croché » par les ongles des « signes » que tu nies.

— Allons donc ! riposta Nédélec, je pense comme mon camarade, et devant vous tous, je m’engage, si jamais le Jean et le Julien Buanic reparaissent, à leur passer ma gaffe de fer en travers des côtes pour voir si mon croc ramène un cœur battant ou une bouffée de vent !

Ses cheveux hérissés d’horreur, Plonéour s’écria :

— Malheureux, vous vous attaquez à des « âmes revenues »