Page:Gilbert - Le Dix-huitième Siècle, 1775.djvu/15

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Sous le voile enchanteur d’aimables fictions ;
Audacieuſe & ſage en ſes expreſſions,
Pour cadencer un vers, qui dans l’âme s’imprime,
Sans appauvrir l’idée, enrichiſſoit la rime ;
S’ouvroit par notre oreille un chemin vers nos cœurs,
Et nous divertiſſoit, pour nous rendre meilleurs.
Maudit ſoit à jamais le pointilleux Sophiſte
Qui le premier nous dit en proſe d’Algébriſte :
De par Voltaire & moi, vains rimeurs, montrez-vous
Non peintres, mais penſeurs utiles, comme nous :
Dès-lors la Poéſie a vû ſa décadence ;
Infidelle à la rime, au ſens, à la cadence,
En proſe compaſſée elle va clabaudant,
Apollon ſans pinceaux n’eſt plus qu’un lourd pédant.
C’étoit peu que, changée en bizarre Furie,
Melpomène étalât sur la Scène flétrie,
Des Romans fort touchans ; car à peine l’Auteur,
Pour emporter les morts, laiſſe vivre un Acteur ;
Que ſoigneux d’évoquer des Revenans affables,
Prodigue de combats, de marches admirables,
Tout Poëte moderne, avec pompe aſſommant,
Fît d’une Tragédie un Opéra charmant ;
La Muſe de Sophocle, en robe doctorale,
Sur des treteaux ſanglans profeſſe la morale :
Là, ſouvent un Sauvage, orateur apprêté,
Auſſi bien qu’Arouet, parle d’humanité :