Page:Giraudoux - Siegfried et le Limousin.djvu/53

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de démarche, de jeux d’argent, de bibelots, de bien d’autres choses aussi, et de langage. À la rigueur, j’acceptais d’abandonner le poker et de jouer la bourre, les pyjamas pour les chlamydes, de compter par mille francs au lieu de compter par écus, mais c’était justement ce qui semble appartenir à tous les âges et leur être commun, qui me donnait à moi l’impression d’être collée à mes années et à ma génération : la mer, la montagne, les buissons en allant à Deauville, bref, comme disent les potiers d’art, la nature. C’étaient les ruisseaux, les forêts, c’étaient, comme disent les graveurs sur bois, les Cévennes. Quand les hommes mûrs me parlaient de la pluie ou du beau temps, cela agissait sur moi comme s’ils me parlaient d’une vieille pluie, d’un vieux beau temps. Quand les jeunes me parlaient de la tempête, j’avais l’impression de bébés typhons, d’enfants cyclones. Quelquefois, nous nous baignions ; bien que tout nus, comme disent les ferronniers, dans mon beau paysage à moi, les vieux m’apparaissaient comme des nus de Rochegrosse, et les tout jeunes de Matisse. Aucun de mes amants n’avait le nu de mes peintres. Vous pensez de quel cœur j’ai décidé d’habiter avec Zelten : il était né le même jour que moi, nous n’avions qu’un anniversaire à nous deux, il m’a suffi de le voir sans vêtements pour deviner que tous les grands événements qui éprouvent l’enfance, la mort de Bismarck, la mort de Jules Ferry, la visite à Tanger, Dreyfus et l’exposition des Munichois, nous les avions ressentis au même jour de notre vie. Je crois seulement qu’il était du matin, moi du soir, mais tous ces mots : hêtres, soleil, topinambours, trèfle incarnat, qui me causaient