Page:Giraudoux - Siegfried et le Limousin.djvu/57

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mitrailleuses patrouillaient sur les grand-routes, et je reçus de la part de Zelten, un faux passeport qui me donnait le nom de Chapdelaine et me baptisait Canadien. L’hôtelier méfiant ne quittait pas la salle, pour le désespoir de mon hôte, qui avait projeté de me réciter les principales tirades du répertoire français, car il craignait que son accent ne se fût corrompu. À peine s’il eut le temps, pendant que l’autre ouvrait sa devanture, de me murmurer, touchant aveu à la France, les stances de jules Truffier sur les mitaines. Mais soudain, du haut des cent trente-trois mètres, entre ses anges berlinois, de son marteau nurembergeois, la demie convenue sonnait.

Il fallut sortir avec précaution de la ville, en évitant de se frotter aux monuments non secs, par un chemin de jardins palissadés où foisonnait sous la neige le radis noir, et qui contournait des pigeonniers-tourelles d’où s’échappait justement le premier pigeon, car le soleil allait paraître. Bientôt, tout le ciel fut doré, y compris la dernière étoile. Sept heures sonnaient à l’horloge de Trautsnitz, purement allemande celle-là, à part la petite aiguille suédoise, et d’où les poupées par cette aube devaient sortir piteusement, Salomon, du givre à sa main levée, et Goliath, le verglas au nez, quand nous arrivâmes à un tertre planté de quatre chênes, au carrefour de la chaussée de Freysing. Deux percherons de ferme gris pommelé, de ceux que chevauchent les timbaliers de Charles Quint, nous attendaient retenus aux arbres par un nœud marin. C’était une imprudence, comme le remarqua Mueller, car c’est grâce à des nœuds semblables que l’on reconnaissait et arrêtait durant