Page:Goethe - Œuvres, trad. Porchat, tome VII.djvu/296

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Tout considéré, le corps humain y joue le rôle principal. Un bel homme ! une belle femme !… Si le directeur est assez heureux pour se les procurer, le succès des auteurs comiques et tragiques est assuré. Le sans-gêne au milieu duquel vivent les comédiens leur fait mieux connaître que dans toute autre condition la beauté propre des parties du corps qu’on laisse à découvert ; divers costumes obligent même à produire aux regards ce qui, dans l’usage traditionnel, est tenu caché. J’aurais là-dessus bien des choses à dire, tout comme sur les défectuosités, que l’acteur habile doit reconnaître chez lui et chez les autres, pour les corriger ou du moins les dissimuler. Par là j’étais donc suffisamment préparé à prêter une attention raisonnée à l’enseignement anatomique qui apprenait à con^/ naître exactement les parties extérieures : les intérieures ellesmêmes ne m’étaient pas étrangères, car j’en avais toujours porté en moi un certain pressentiment.

t L’étude était désagréablement gênée par le manque de sujets, qui provoquait des plaintes continuelles ; par le nom• bre insuffisant des cadavres, qu’un but si noble faisait désirer de soumettre au scalpel. Pour en procurer, sinon en suffisance, du moins le plus possible, on avait rendu des ordonnances sévères : elles nous livraient, non-seulement les criminels, qui avaient mérité de perdre tout droit sur leur personne, mais encore d’autres malheureux, laissés sans protection matérielle ou morale. Avec le besoin s’accrut la rigueur des règlements, et, avec celle-ci, la répugnance du peuple, qui, au point de vue moral et religieux, ne peut sacrifier sa personnalité et celle des êtres qui lui sont chers.

« Cependant le mal devint toujours plus grave : les esprits alarmés craignirent que les paisibles tombeaux de personnes aimées ne fussent menacés à leur tour. L’âge, la dignité, les rangs les plus élevés, comme les plus humbles, n’étaient plus assurés du repos de la tombe ; le tertre qu’on avait décoré de fleurs, les inscriptions par lesquelles on s’était efforcé de perpétuer la mémoire, rien ne pouvait protéger contre la rapacité lucrative ; la plus douloureuse séparation semblait troublée avec la dernière cruauté, et, dans l’instant même où l’on s’éloignait de la fosse, on éprouvait déjà la crainte que les