Page:Gounod - Son opinion sur Henry VIII de Camille Saint-Saëns, 1883.djvu/8

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plus de places libres qu’il n’y en aura jamais d’occupées. S’il y en a une pour vous, elle vous attend ; le tout est de la prendre. Mais non. Ce qu’on craint, c’est de n’être pas le premier. Hé, mon Dieu ! cette préoccupation chagrine et inquiète du mérite relatif est ce qu’il y a, au monde, de plus contraire au mérite réel et véritable : c’est toujours la vilaine histoire de l’amour-propre usurpant la place et les devoirs de l’amour. Aimons notre art ; défendons honnêtement et vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage ; ne retenons pas la vérité « captive dans l’injustice » ; la conscience publique saura, demain, ce que l’on s’efforce de lui cacher aujourd’hui ; le seul parti honorable à prendre, c’est de préparer le jugement de la postérité, ce vox populi, vox Dei, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose pire encore, par intérêt, mais qui prononce dans l’infaillible et immortelle justice. Taire la vérité, c’est prouver qu’on ne l’aime pas ; souffrir parce qu’un autre l’a mieux servie qu’on n’a pu le faire soi-même, c’est montrer qu’on voulait pour soi l’hommage qui n’est dû qu’à elle seule.

Faisons la lumière autant que nous le pouvons ; il n’y en a jamais trop.

M. Saint-Saëns est une des plus étonnantes organisations musicales que je connaisse. C’est un musicien armé de toutes pièces. Il possède son métier comme personne ; il sait les maîtres par cœur ; il joue et se joue de l’orchestre comme il joue et se joue du piano, — c’est tout dire. Il est doué du sens descriptif à un degré tout à fait rare ; il a une prodigieuse faculté d’assimilation : il écrirait, à volonté, une œuvre à la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, à la Wagner ; il les connaît tous à fond, ce qui est peut-être le plus sûr moyen de n’en imiter aucun. Il n’est pas agité par la crainte de ne pas produire d’effet (terrible angoisse des pusillanimes) ; jamais il n’exagère ; aussi n’est-il ni mièvre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et de toutes les ressources sans abuser ni être l’esclave d’aucune.

Ce n’est point un pédant, un solennel, un transcendanteux ; il est resté bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n’a pas de système ; il n’est d’aucun parti, d’aucune clique : il ne se pose en réformateur de quoi que ce soit ; il écrit avec ce qu’il sent et ce qu’il sait. Mozart non plus n’a rien réformé ; je ne sache pas qu’il en soit moins au sommet de l’art. Autre mérite (sur lequel j’insiste, par le temps qui court). M. Saint-Saëns fait de la musique qui va en mesure et qui ne s’étale pas, à chaque instant sur ces ineptes et odieux temps d’arrêt avec lesquels il n’y a plus d’ossature musicale possible, et qui ne sont que de l’affectation et de la sensi-