Page:Gourmont - Sixtine, 1923.djvu/88

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patient des distrayantes flâneries. Ses imaginations ne l’accompagnaient plus ; il semblait qu’à toujours projeter sa pensée vers une créature extérieure, il eût diminué en proportion l’intensité de sa faculté évocatrice.

En sortant de la Revue, comme Fortier venait de lui dire que la comtesse, réinstallée presque définitivement, pour cause d’affaires, recevait quelques amis, volontiers tel soir, vers neuf heures, il découvrit que la présente journée se nommait mercredi, jour indiqué.

« J’y trouverai peut-être Sixtine ? »

Cette bien naturelle réflexion guida son somnambulisme vers l’avenue Marigny. Dans l’intervalle, il s’était habillé, il avait dîné avec une parfaite inconscience. Un système de rêverie, nouvellement organisé, lui adoucissait le lent et rude frottement des transitions : nanti d’un problème quelconque de métaphysique, de commerce, d’art, de politique, de n’importe quoi nécessitant de sagaces déductions, il s’y absorbait si parfaitement, que les heures le piquaient en vain de leurs épingles, les minutes : il marchait insensible, inexistant. Involontaire, le repliement d’esprit qui le cloîtrait entre les murailles de l’idée fixe, était un emprisonnement douloureux contre lequel se rebellionnait sa volonté ; au contraire, choisie et déterminée en toute liberté, cette incarcération le sauvait, sans l’impôt de la souffrance, de l’ennui d’attendre. Rien ne lui était aussi pénible que les changements de rythme : il les voulait brusques ou insensibles, d’une brutalité soudaine ou d’une douceur infinitésimale, l’unité de force subie selon toute