Page:Gozlan - De neuf heures à minuit, 1852.djvu/273

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avez-vous aperçu, auprès de la porte prêt à vous dire : Me voilà aussi ! je ne suis pas morte. — N’est-ce pas Sarah ?

L’intérieur de mistress Philipps respirait cette belle indépendance de fortune, type de la bourgeoisie anglaise et de toutes les bourgeoisies européennes, filles de la liberté et du commerce. Rien de trop. Véritable milieu entre la noblesse et le peuple. Peu d’éclat, beaucoup d’ordre. Point de meubles fastueux ; mais de l’argenterie et du linge à profusion. Vertu du protestantisme, de la propreté partout ; une politesse exquise dans les domestiques ; des lits faits à neuf heures ; des chats angoras endormis au fond des fauteuils ; un perroquet, respectable par son grand âge, sommeillant, depuis la découverte de l’Amérique, sur une seule patte ; contre le mur, des tableaux dont les sujets sont tirés de l’Ancien Testament : les personnages portent perruque parlementaire et boucles à la chaussure. Enfin, des mœurs à voix basses, et, réunis sous un même toit, le silence d’un temple méthodiste et la belle tenue d’un comptoir hollandais.

Mistress Philipps ne recevait chez elle, depuis le départ de son mari, que son vieux docteur, personnage gros, replet, ne laissant qu’une place sur un canapé de trois places lorsqu’il occupait le coin, n’en laissant point quand il s’asseyait au milieu. Il s’appelait Young, sans avoir pour cela le moindre rapport avec son mélancolique homonyme. Il avait été le médecin de mistress Philipps lorsqu’elle était demoiselle, et celui de sa mère autrefois : ce qui lui donnait une autorité d’aïeul dans la maison. Confident des infirmités du corps, il était arrivé, sans indiscrétion, par le seul ascendant de sa position, à la connaissance des ennuis de l’âme. Ami de la mère de mistress Philipps, c’est lui qui avait fait marier celle-ci, avait conseillé un sage emploi à sa fortune ; et c’est lui encore qui, maintenant, la