Page:Groulx - L'appel de la race, 1923.djvu/236

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
236
L’APPEL DE LA RACE

active toutes les forces, toutes les fibres de l’esprit.

Autour de lui toutes les choses, eût-on dit, conspiraient, pour exciter son intelligence, pour y attiser la flamme de l’inspiration. Vers l’heure de midi, pendant qu’enfermé dans son cabinet et profondément enfoncé dans son fauteuil, il essayait d’échapper à ce surmenage, ses yeux tombèrent par hasard sur La tricoteuse endormie de Franchère, peinture qu’il avait achetée récemment et accrochée au mur en face de lui. La vieille aïeule était peinte dans la nuit trop avancée, près de sa lampe vidée d’huile et mourante. Le sommeil l’avait surprise dans sa berceuse. Sa tête auréolée du bonnet blanc penchait à peine sur la poitrine, tellement les vieux d’autrefois gardaient encore en dormant l’attitude du travail. Que l’aïeule eût vraiment les yeux clos et dormît, on le devinait à peine à son peloton de laine tombé à terre et déroulé, puis à ses broches trop poussées l’une sur l’autre et dessinant sur ses genoux une croix trop allongée.

Lantagnac aimait beaucoup ce tableau. Ce jour-là, il lui parut que la dormeuse s’éveillait. En elle, il crut voir revivre la lignée entière de ses aïeules inconnues, les grand’mamans lointaines, les vieilles de Lantagnac, les vieilles Lamontagne des époques sombres de la famille, puis sa mère surtout, si fière, si laborieuse, toutes celles enfin qui avaient travaillé aux champs, qui avaient faucillé, filé, tissé, pour que les enfants pussent gran-