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PASSAGE DE L’HOMME

On était tous les quatre à table quand il frappa. Je me rappelle qu’on avait de la soupe aux poireaux, et que les poireaux étaient mal passés, et que je tortillais ça dans ma bouche et que je n’arrivais pas à en finir. Le Père me regardait du coin de l’œil, et il souriait, ou semblait sourire. Le chien qui dormait dans la cheminée s’est alors levé tout d’un coup, et a hérissé le poil, et aboyé. C’est comme s’il avait eu une grande peur Ou peut-être qu’il sortait d’un rêve : les bêtes, ça rêve aussi, et ça voit des choses. Je crois plutôt qu’il avait rêvé, parce que, lorsqu’il se fut trouvé devant la porte et qu’il eut reniflé, il se mit à frétiller de la queue comme s’il connaissait. Et en même temps, il se tournait vers nous, et nous regardait, et il se dressait contre la porte. Le Père ouvrait la bouche pour dire : « Entrez ! » lorsque l’homme frappa une seconde fois. Et le Père restait là, la bouche ouverte, et un peu drôle. Et sa cuiller en bois hésitait, tremblante un peu, au-dessus de l’écuelle. Et je regardais cette cuiller comme si ç’avait été la seule chose importante. Et voilà que la main de la Mère était restée en l’air, les doigts collés, comme si personne n’avait pensé à elle. Tout était extraordinaire. Le chien lui-même, la tête tombée, et comme idiot, semblait avoir été