Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/239

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bondissant sur les murailles. Plusieurs fois il reprit sa course ; une fois, cependant, il s’élança la tête la première sur la cheminée de marbre et tomba immobile et ensanglanté sur le corps d’AdèIe.

X

Quand on vint à trouver Adèle, elle avait sur le corps des traces de griffes larges, profondes ; pour Djalioh, il avait le crâne horriblement fracassé. On crut que la jeune femme, en défendant son honneur, l’avait tué avec un couteau.

Tout cela fut dans les journaux, et vous pensez s’il y en eut pour huit jours à faire des Ah ! et des Oh ! Le lendemain on enterra les morts. Le convoi était superbe ; deux cercueils, celui de la mère et de l’enfant, et tout cela avec des panaches noirs, des cierges, des prêtres qui chantent, de la foule qui se presse et des hommes noirs en gants blancs.

XI

— C’est bien horrible ! s’écriait, quelques jours après, toute une famille d’épiciers réunis patriarcalement autour d’un énorme gigot dont le fumet chatouillait l’odorat.

— Pauvre enfant ! dit la femme de l’épicier, … aller tuer un enfant ! qu’est-ce qu’il lui avait fait ?

— Comment ! disait l’épicier, indigné dans sa vertu, homme éminemment moral, décoré de la croix d’honneur pour bonne tenue dans la garde nationale, et abonné au Constitutionnel, comment ! aller tuer ct’en pauvre ptite femme ! c’est indigne !

— Mais aussi, je crois que c’est l’effet de la passion, dit un gros garçon joufflu, le fils de la maison, qui