Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/510

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Maria l’allaitait elle-même, et un jour je la vis découvrir sa gorge et lui présenter son sein.

C’était une gorge grasse et ronde, avec une peau brune et des veines d’azur qu’on voyait sous cette chair ardente. Jamais je n’avais vu de femme nue alors. Oh ! la singulière extase où me plongea la vue de ce sein ; comme je le dévorai des yeux, comme j’aurais voulu seulement toucher cette poitrine ! Il me semblait que si j’eusse posé mes lèvres, mes dents l’auraient mordue de rage, et mon cœur se fondait en délices en pensant aux voluptés que donnerait ce baiser.

Oh ! comme je l’ai revue longtemps, cette gorge palpitante, ce long cou gracieux et cette tête penchée avec ses cheveux noirs en papillotes vers cette enfant qui tétait, et qu’elle berçait lentement sur ses genoux en fredonnant un air italien !


XII



Nous fîmes bientôt une connaissance plus intime : je dis nous, car pour moi personnellement, je me serais bien hasardé de lui adresser une parole en l’état où sa vue m’avait plongé.

Son mari tenait le milieu entre l’artiste et le commis voyageur ; il était orné de moustaches, de vêtements à guise ; il fumait intrépidement, était vif, bon garçon, amical ; il ne méprisait point la table, et je le vis une fois faire trois lieues à pied pour aller chercher un melon à la ville la plus voisine ; il était venu dans sa chaise de poste avec son chien, sa femme, son enfant et vingt-cinq bouteilles de vin du Rhin.

Aux bains de mer, à la campagne ou en voyage, on se parle plus facilement, on désire se connaître ; un rien suffit pour la conversation, la pluie et le beau temps bien plus qu’ailleurs y tiennent place. On se récrie sur l’incommodité des logements, sur le détes-