Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/520

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et à sa gorge déjà formée que j’embrassais toujours aussi bas qu’un fichu rigoriste me le permettait. Je montai dans les champs ; j’allai dans les bois, je m’assis dans un fossé et je pensai à elle.

J’étais couché à plat ventre, j’arrachais les brins d’herbes, les marguerites d’avril, et, quand je levais la tête, le ciel blanc et mat formait sur moi un dôme d’azur qui s’enfonçait à l’horizon derrière les près verdoyants. Par hasard, j’avais du papier et un crayon, je fis des vers.

Tout le monde se mit à rire.

Les seuls que j’aie jamais faits de ma vie. Il y en avait peut-être trente ; à peine pris-je une demi-heure, car j’eus toujours une admirable facilité d’improvisation pour les bêtises de toute sorte. Mais ces vers pour la plupart étaient faux comme des protestations d’amour. Boiteux comme le bien.

Je me rappelle qu’il y avait :

……………………quand le soir
Fatiguée du jeu et de la balançoire.

Je me battais les flancs pour peindre une chaleur que je n’avais vue que dans les livres ; puis, à propos de rien, je passais à une mélancolie sombre et digne d’Antony, quoique réellement j’eusse l’âme imbibée de candeur et d’un tendre sentiment mêlé de niaiserie, de réminiscences suaves et de parfums du cœur, et je disais à propos de rien :

Ma douleur est amère, ma tristesse profonde,
Et j’y suis enseveli, comme un homme en la tombe.

Les vers n’étaient même pas des vers, mais j’eus le sens de les brûler, manie qui devrait tenailler la plupart des poètes.

Je rentrai à la maison et la retrouvai qui jouait sur