Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/53

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— Oh ! mon gentil Paul de Hartcourt, dit-elle, je t’en prie, monte sur le meilleur cheval qui se trouve dans les écuries, cours au duc Jean et dis-lui…

Là-dessus sa tête s’abaissa sur sa poitrine.

— Dis-lui, continua-t-elle tout bas, dis-lui qu’il prenne bien garde à sa loyale personne.

Le page était parti, il n’était plus temps !

Ce fut vers midi qu’eut lieu l’entrevue ; elle se passa sur le pont de Montereau.

Les deux rois entrèrent par les deux côtés opposés et s’arrêtèrent sous une tente en planches dressée à cet effet ; ils firent la courbette réciproquement, et le duc se découvrit le premier.

Voilà deux assassins qui se saluent, deux couronnes qui s’entrechoquent ; voilà Jean sans Peur et Charles VII, voilà le loup et le renard.

— Monseigneur, dit Bourgogne, après Dieu je n’ai tant à cœur que vous et votre royaume ; si l’on vous a fait quelques rapports à ma charge, je vous prie de ne les point croire.

— On ne pourrait mieux dire, dit le Dauphin en le relevant.

Alors Tanneguy, levant sa hache sur le duc, s’écria : « tuez ! tuez ! »

Les Armagnacs répondirent à ce signal par leurs coups d’épée.

Il respirait encore, Olivier Layet le retourna, lui enfonça son poignard dans le dos ; le marquis de Lyon le prit sur ses épaules et le jeta dans la Seine.

Le soir, son corps, qu’on avait repris, fut promené dans les rues, et le cadavre du plus grand des ducs de Bourgogne fut le principal acteur d’une mascarade !

Isabeau mourut peu de jours après, dans la misère et l’opprobre. Ainsi finit celle qui avait réuni l’amour de trois couronnes, car Charles l’aima, Orléans l’aima, Jean l’aima ; le tombeau n’a pas été pour elle un lit de repos, son siècle l’a maudite et les historiens l’ont flétrie.