Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/540

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dire une larme et peindre son cristal humide qui baigne l’œil d’une amoureuse langueur ? Pouvez-vous dire tout ce que vous ressentez en un jour ?

Pauvre faiblesse humaine ! avec tes mots, tes langues, tes sons, tu parles et tu balbuties ; tu définis Dieu, le ciel et la terre, la chimie et la philosophie, et tu ne peux exprimer, avec ta langue, toute la joie que te cause une femme nue… ou un plum-pudding.


XXII



Ô Maria ! Maria, cher ange de ma jeunesse, toi que j’ai vue dans la fraîcheur de mes sentiments, toi que j’ai aimée d’un autour si doux, si plein de parfum, de tendres rêveries, adieu !

Adieu ! d’autres passions reviendront, je t’oublierai peut-être, mais tu resteras toujours au fond de mon cœur, car le cœur est une terre sur laquelle chaque passion bouleverse, remue et laboure sur les ruines des autres. Adieu !

Adieu ! et cependant comme je t’aurais aimée, comme je t’aurais embrassée, serrée dans mes bras ! Ah ! mon âme se fond en délices à toutes les folies que mon amour invente. Adieu !

Adieu, et cependant je penserai toujours à toi ; je vais être jeté dans le tourbillon du monde, j’y mourrai peut-être écrasé sous les pieds de la foule, déchiré en lambeaux. Où vais-je ? que serai-je ? Je voudrais être vieux, avoir les cheveux blancs ; non, je voudrais être beau comme les anges, avoir de la gloire, du génie, et tout déposer à tes pieds pour que tu marches sur tout cela ; et je n’ai rien de tout cela et tu m’as regardé aussi froidement qu’un laquais ou qu’un mendiant.

Et moi, sais-tu que je n’ai pas passé une nuit, pas un jour, pas une heure, sans penser à toi, sans te revoir