Page:Guy de Maupassant - Notre Cœur.djvu/186

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Mais lui la regardait s’envoler dans cette popularité flatteuse et mondaine, comme un enfant regarde disparaître son ballon rouge dont il a lâché le fil.

Il lui semblait qu’elle fuyait au milieu d’une foule élégante, bariolée, dansante, loin, bien loin de ce puissant bonheur secret qu’il avait tant espéré, et il fut jaloux de tout le monde et de tout, des hommes, des femmes et des choses. Il détesta toute la vie qu’elle menait, tous les gens qu’elle voyait, toutes les fêtes où elle allait, les bals, la musique, les théâtres, car tout cela la prenait par parcelles, absorbait ses jours et ses soirs ; et leur intimité n’avait plus que de rares heures de liberté. À force de souffrir de cette féroce rancune, il faillit tomber malade, et il apportait chez elle une figure si ravagée qu’elle lui demanda :

— Qu’avez-vous donc ? Vous changez et vous maigrissez beaucoup en ce moment.

— J’ai que je vous aime trop, dit-il.

Elle lui jeta un regard reconnaissant :

— On n’aime jamais trop, mon ami.

— C’est vous qui dites cela ?

— Mais oui.

— Et vous ne comprenez pas que je meurs de vous aimer vainement ?

— D’abord, vous ne m’aimez pas vainement. Et puis on ne meurt pas de ça. Enfin tous nos amis sont jaloux de vous, ce qui prouve que je ne vous traite pas trop mal en somme.