Page:Guy de Maupassant - Notre Cœur.djvu/57

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pour une crainte que je crois chimérique. Vous m’aimerez, soit ; mais les hommes d’à présent n’aiment pas les femmes d’aujourd’hui jusqu’à s’en faire vraiment du mal. Croyez-moi, je connais les uns et les autres.

Elle se tut, puis ajouta avec un sourire singulier de femme qui dit une vérité en croyant mentir :

— Allez, je n’ai pas ce qu’il faut pour qu’on m’adore éperdûment. Je suis trop moderne. Voyons, je serai une amie, une jolie amie, pour qui vous aurez vraiment de l’affection, mais rien de plus, car j’y veillerai.

D’un ton plus sérieux elle ajouta :

— En tout cas, je vous préviens que, moi, je suis incapable de m’éprendre vraiment de n’importe qui, que je vous traiterai comme les autres, comme les bien traités, mais jamais mieux. J’ai horreur des despotes et des jaloux. D’un mari j’ai dû tout supporter ; mais d’un ami, d’une simple ami, je ne veux accepter aucune de ces tyrannies d’affection qui sont les calamités des relations cordiales. Vous voyez que je suis gentille comme tout, que je vous parle en camarade, que je ne vous cache rien. Acceptez-vous de faire l’essai loyal que je vous propose ? Si ça ne va pas, il sera toujours temps de vous en aller, quelle que soit la gravité de votre cas. Amoureux parti, amoureux guéri.

Il la regardait, déjà vaincu par sa voix, par son geste, par toute la griserie de sa personne, et il murmura, tout résigné et tout vibrant de la sentir si près :