Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/150

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mentir, de rencontrer son regard face à face ; et elle se précipita de nouveau dans l’escalier qu’elle descendit.

Elle courait maintenant dans l’obscurité au risque de rouler le long des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre rien, de ne plus voir personne.

Quand elle fut en bas, elle s’assit sur une marche, toujours en chemise et nu-pieds ; et elle demeurait là, l’esprit perdu.

Julien avait sauté du lit, s’habillait à la hâte. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il descendait aussi l’escalier, et il criait : « Écoute, Jeanne ! »

Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des doigts ; et elle se jeta dans la salle à manger courant comme devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un moyen de l’éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière à la main, répétant toujours : « Jeanne ! » et elle repartit comme un lièvre, s’élança dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d’une bête acculée ; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s’élança dans la campagne.

Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois jusqu’aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n’avait pas froid, bien que toute découverte ; elle ne sentait plus rien tant la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, blanche comme la terre.

Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et partit à travers la lande.