Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/156

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Sa mère et sa tante la soignaient, s’empressaient, l’interrogeaient : « Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne ? »

Elle faisait la sourde, ne répondait pas ; et elle s’aperçut très bien de la journée finie. La nuit vint. La garde s’installa près d’elle, et la faisait boire de temps en temps.

Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus ; elle raisonnait péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides où les événements ne s’étaient point marqués.

Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.

Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.

Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été très malade. Mais Julien ? Qu’avait-il dit ? Ses parents savaient-ils ? Et Rosalie ? où était-elle ? Et puis que faire ? Une idée l’illumina — retourner avec père et petite mère, à Rouen, comme autrefois. Elle serait veuve ; voilà tout.

Alors elle attendit, écoutant ce qu’on disait autour d’elle, comprenant fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison, patiente et rusée.

Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela, tout bas : « Petite mère ! » Sa propre voix l’étonna, lui parut changée. La baronne lui saisit les mains : « Ma fille, ma Jeanne chérie ! ma fille, tu me reconnais ? »

— Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer ; nous avons à causer longtemps. Julien t’a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige ?