Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/302

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attelée derrière, qui devait emporter la maîtresse et la bonne.

Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu’à l’arrivée du nouveau propriétaire ; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des économies d’ailleurs. C’étaient maintenant de très vieux serviteurs, inutiles et bavards. Marius, ayant pris femme, avait depuis longtemps quitté la maison.

Vers huit heures, la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des couvertures sur la charrette. Les feuilles s’envolaient déjà des arbres.

Sur la table de la cuisine, des tasses de café au lait fumaient. Jeanne s’assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis, se levant : « Allons ! » dit-elle.

Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la chaussait de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée : « Te rappelles-tu, ma fille, comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir ici… »

Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine et s’abattit sur le dos, sans connaissance.

Pendant plus d’une heure elle demeura comme morte ; puis elle rouvrit les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d’un débordement de larmes.

Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu’elle ne pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d’autres crises si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la prirent, l’enlevèrent, l’emportèrent, la déposèrent dans la carriole, sur le