Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/54

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point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si léger.

Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à la façon d’un cœur, d’un cœur ami ; qu’elle serait le témoin de toute sa vie, qu’elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac vif et régulier ; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait embrassé n’importe quoi. Elle se souvint d’avoir caché dans le fond d’un tiroir une vieille poupée d’autrefois ; elle la rechercha, la revit avec la joie qu’on a en retrouvant des amies adorées ; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.

Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.

Était-ce bien lui l’époux promis par mille voix secrètes, qu’une Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route ? Était-ce bien l’être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence ? Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses se joignant devaient s’étreindre, se mêler indissolublement, engendrer l’amour ?

Elle n’avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces ravissements fous, ces soulèvements profonds qu’elle croyait être la passion ; il lui semblait cependant qu’elle commençait à l’aimer ; car elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui ; et elle y pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le cœur ; elle rougissait et pâlissait en rencontrant son regard, et frissonnait en entendant sa voix.