Page:Hémon - La rivière, Le Vélo, 1904-01-01.djvu/5

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Ô vous qui, une fois la semaine, mijotez en des baignoires, ou même vous qui, à de rares intervalles, allez barboter dans le « grand bain » étroit, de quelque établissement malpropre, je vous plains du fond de mon cœur.

Vous ne savez pas ce que c’est que de filer dans l’eau claire, en un coin de rivière qui semble si loin du monde qu’on s’y sent l’âme libre et sauvage d’un primitif ; vous ne savez pas ce que c’est que de descendre trois cents mètres de courant en « over-arm » nagée à toute allure, quand des mois d’entraînement vous ont fait les membres forts et le souffle long ; de tendre tous ses muscles pour l’effort précis et désespéré de la fin, et puis de se retourner d’un brusque coup de reins, pour se trouver face à son propre sillage, et attendre sans bouger, le nez sous l’eau, que les remous légers viennent vous clapoter au front.

Certains soirs, quand, après une longue, longue journée étouffante d’été, le soleil commence à peine à décroître, je viens vers ma rivière, si las, qu’il me semble que ma force et mon courage m’aient abandonné pour jamais.

Mais je me laisse aller au courant, et, bercé par l’eau fraîche, quand le ciel attendrit ses nuances, je sens descendre en moi la grande paix tranquille qui vient d’au-delà des ormeaux.