Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/128

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— Je ne peux pas entendre jusqu’au bout ! La musique n’est pour moi qu’un tremplin sur le songe, la sœur du vin ! J’écoute, et je crois écouter : je me réveille très loin ; la musique me rendrait poète ou philosophe ; musicien, jamais !

Le pire malheur de Pierre serait la surdité.

— Plutôt sourd qu’aveugle, répliquait Georges. Une cloche se fêle, un poulet piaule, des pincettes tombent : quelle volupté cela donne-t-il ? La joie des yeux est incessante, pour qui sait voir. C’est par une injustice, que l’art musical accapare ce superbe mot d’harmonie : la vraie, la grande, la constante harmonie, c’est celle de la lumière ; elle seule assouplit et unit tout.

— Taisez-vous donc et tournez les pages, fit Merizette.

Ces soirées musicales se prolongeaient fort tard.

Jeanne avait des élans de passion, de grands cris, des langueurs, des ivresses, et dans l’émotion du chant, une rougeur teignait ses belles joues ; ses yeux brillaient d’un éclat noir. Souvent elle les levait sur Georges, qui, fixe, la regardait ; elle lui souriait alors, et baissait ses paupières avec lenteur. Desreynes en fut parfois remué : Jeanne le devinait.

— Quel est votre idéal de la femme ?

— Faible et douce ; qu’elle saute et chante comme un oiseau.

Elle vit un compliment dans cette phrase : tel était pourtant le contraire de sa nature ; mais l’admiration de soi-même se contente aisément de tout.