Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/138

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Georges se plaisait à la voir, et s’y attardait : il admira la plastique régularité de ses formes, et, pour la première fois peut-être, puisa dans cette contemplation une captivante jouissance d’artiste. Rien de plus, pensait-il, et pourtant il faillit se reprocher cette attention physique : l’épouse de Pierre ne devait-elle pas demeurer dans une brume de sanctuaire, dans une demi-abstraction religieuse ? Par un contraste de sa propre nature et de sa vie, il l’avait rêvée impondérable, faite d’éther ou de fumée, comme la conception d’un dieu ; il l’aurait voulue au-dessus de l’attaque et du soupçon.

Il s’étonna presque de lui reconnaître tout d’un coup, et d’une façon si précise, une grâce si séduisante de femme. Jeanne se multipliait autour de lui ; elle était partout, courait, revenait sur ses pas ; il la voyait au sommet d’une échelle, puis à terre ; en passant, elle lui fouettait les jambes, de sa jupe ; il se retournait, et l’apercevait juchée sur quelque haut gradin, et comme suspendue dans les branches. Cette vitalité le rajeunissait. Il s’offrait, à regarder Jeanne, le plaisir des vieillards qui contemplent les enfants ; avec un charme de plus.

— Mais venez donc m’aider, paresseux ! Je ne suis pas solide !

Debout sur une chaise en bois dont les pieds mal équilibrés s’enfonçaient dans le sable, la châtelaine, les bras levés, accrochait une lanterne chinoise dans les rameaux d’un oranger. Desreynes s’approcha et con-