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BETSIAMIS

ont un système postal à eux, qui est bien près d’être l’idéal du genre, puisqu’il n’exige ni administration centrale, ni bureaux de poste, ni courriers spéciaux, ni timbres-poste ; il n’y a là-dedans ni recettes, ni dépenses, et par conséquent pas de déficit au bout de l’année fiscale. Le seul inconvénient, c’est que ça ne va pas vite. Mais les sauvages sont les gens les moins pressés qu’il y ait en ce monde, et ils s’accommodent parfaitement de leur ingénieuse méthode de correspondance.

Voici, de façon pratique, comment fonctionne cet admirable mécanisme de la poste chez les sauvages.

Vous êtes parti — je suppose, mon cher lecteur, que vous êtes aussi Montagnais que possible — vous êtes parti de Betsiamis, en septembre, avec femme et enfants, canots et raquettes, provisions et munitions ; et vous êtes rendu bien loin dans les forêts du Nord. Or voilà que, vers la Toussaint, vous désirez faire savoir au P. Arnaud qu’il devrait bien, s’il trouve une occasion, vous envoyer un autre « Tshishtekiikan Tshe Apatstats Ilnuts », pour remplacer celui que vous aviez et qui est malheureusement tombé dans la rivière, en sorte que les enfants ne peuvent plus apprendre à lire. Ou bien, vous voulez annoncer à la pauvre grand’mère, qui passe l’hiver à la bourgade, que votre femme, un peu malade au départ, est maintenant tout à fait rétablie ; que, de plus, son filleul, le petit Jérôme, commence à chasser, qu’il a déjà tué deux visons et qu’il a failli se faire manger par un ours ; que, pour finir, si elle pouvait vous envoyer une fiole de Pain Killer et une certaine quantité de fil à ligne, cela serait bien utile à la famille.

Vous prenez un morceau d’écorce de bouleau, vous y écrivez ce que vous voulez au crayon ou avec une pointe effilée. Vous pliez en deux la feuille de bouleau ou vous l’enroulez ; vous la fixez au bout d’un bâton, où vous avez pratiqué une fente ad hoc. Enfin vous fichez le bâton dans le sol, en un endroit dépourvu d’arbres ; et tout est dit.

Il est parfaitement sûr que pas un sauvage ne passera là sans apercevoir ce bâton et cette écorce au bout. Il lira l’adresse que