Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/111

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secrets de chaque localité. Il ne cachait ni ne montrait sa misère ; on la voyait. À Angers, il emprunta cinquante francs à Rioteau, n’ayant plus, disait-il, de quoi aller jusqu’à Paris.

D’Angers, il écrivit à une femme avec laquelle il vivait à Jersey, une Mélanie Simon, couturière, logée Hill street, n° 5, et qui lui avait prêté trente-deux francs pour son voyage. Il avait caché ces trente-deux francs à Hayes.

Il dit à cette femme qu’elle pouvait lui écrire rue de l’École-de-Médecine, n° 385 qu’il ne logerait pas là, mais qu’il y avait un ami qui lui remettrait ses lettres.

Arrivé à Paris, il alla voir Goudchaux ; il trouva, sans qu’on pût savoir comment, la demeure de Boisson, l’agent de la fraction Ledru-Rollin ; lequel Boisson vit caché à Paris. Il se donna à Boisson comme envoyé par nous, les proscrits de Jersey, et entra dans toutes les combinaisons du parti dit parti de l’action.

Vers la fin de septembre on le vit débarquer à Jersey par le steamer Rose.

Le lendemain de son arrivée, il reprit Hayes à part et lui déclara qu’un coup allait se faire ; — que s’il était, lui Hubert, arrivé quelques jours plus tôt à Paris, le coup aurait eu lieu ; — que son avis, à peu près accepté, était de faire sauter un pont de chemin de fer sous le passage de « Badinguet » ; — que tout était prêt, hommes et argent ; — mais que le peuple n’avait confiance qu’aux proscrits ; — qu’il allait donc retourner à Paris pour la chose, lui Hubert ; et qu’ayant pris part à tous les coups depuis 1830, il ne voulait, certes, pas faire défaut à celui-là ; — mais que lui ne suffisait pas ; — qu’il fallait dix proscrits de bonne volonté pouvant se mettre à la tête du peuple dans l’actio n; — et qu’il était venu les chercher à Jersey.

Il termina en disant à Hayes :

— Veux-tu être un des dix ?

— Parbleu ! dit Hayes.

Hubert vit d’autres proscrits et leur fit les mêmes confidences avec le même mystère, disant à chacun : « Je ne dis cela qu’à vous. » Il enrégimenta entre autres, outre Hayes, Jego, qui relevait d’une fièvre typhoïde, et Gigoux, auquel il affirma que son nom, à lui, Gigoux, « remuerait les masses ».

Ceux qu’il recrutait ainsi pour les emmener à Paris lui disaient :

— Mais de l’argent ?

— Soyez tranquilles, répondait Hubert, on en a. On vous attendra au débarcadère. Venez à Paris, le reste ira tout seul. On se chargera de vous caser.

Outre Hayes, Gigoux et Jego, il vit Jarassé, Famot, Rondeau, — d’autres encore.