Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/129

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Ces paroles furent couvertes par un cri général :

— Non ! pas de violences. Publier les faits, parler à l’opinion, flétrir Hubert et Bonaparte, voilà ce qu’il faut.

Claude Durand, Barbier, Rattier, Ribeyrolles, Cahaigne, me félicitèrent vivement. Hubert me regardait d’un air morne.

La séance avait été comme suspendue après mes paroles. Les proscrits de la nuance dite terroriste fixaient sur moi des yeux irrités, Fillion m’aborda et me dit :

— Vous avez raison. Du moment qu’on avait parlé, rien n’était plus possible. Est-ce que, quand on veut exécuter un traître, on s’en va le crier sur les toits ? Nous sommes soixante ici, c’est cinquante-six de trop. Quatre suffisaient. En Afrique, nous avons eu une affaire comme celle-là. On a découvert qu’un nommé Auguste Thomas était agent de police, un ancien républicain pourtant, et de la veille, et de toutes les conspirations depuis vingt ans. On a eu la preuve du fait un jour à neuf heures du soir. Le lendemain, l’homme avait disparu sans qu’on ait pu jamais savoir ce qu’il était devenu. C’est comme cela que ces choses-là se font.

Comme j’allais répondre à Fillion, la séance se rouvrait. Cahaigne éleva la voix :

— Rasseyez-vous, citoyens. Vous avez entendu les paroles du citoyen Victor Hugo. Ce qu’il propose, c’est une peine morale.

— Oui, oui ! bien ! crièrent une multitude de voix.

Cauvet, l’homme de bonne humeur, qui m’avait interrompu, s’agita sur la table où il était assis.

— Parbleu ! voilà qui est beau ! dit-il ; une peine morale ! et vous allez lâcher l’homme ! et demain il s’en ira en France dénoncer et vendre tous nos amis ! Il faut le tuer, ce coquin-là.

Il y avait là une objection sérieuse. Hubert en liberté était dangereux.

Beauvais prit la parole :

— Il n’y a pas besoin de le tuer, et on ne le lâchera pas. Depuis le mois d’avril je nourris Hubert et je le loge, à peu près pour rien. Je voulais bien avoir nourri un proscrit ; je ne veux pas avoir nourri un mouchard. Maintenant il faut que M. Bonaparte me paie la dépense de M. Hubert. C’est 83 francs. Demain matin, M. Asplet empoignera M. Hubert et nous le coffrera à la prison pour dettes, à moins que Hubert ne tire de sa poche un des billets de banque de M. Maupas. Cela me fera plaisir à voir.

On se mit à rire. Beauvais en effet avait résolu la question.

— Oui, cria Vincent, mais il s’en ira d’ici à demain matin.

— Nous le gardons à vue, dit Bony.