Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/138

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refait demain. Or la tradition voulait que le condamné allât au gibet par les rues de la ville, la corde au cou. La tradition voulait que le gibet fût dressé sur la grève et que le condamné traversât, pour y arriver, le quartier du collège, la grande rue, High street, et l’Esplanade. Lors de la dernière exécution, il y a vingt-cinq ans, cela s’était passé ainsi. Cela devait donc se passer encore ainsi pour Tapner. Après votre lettre, on n’a pas osé. On a dit : Pendons l’homme, mais pendons-le secrètement. On a eu honte. Vous n’avez pas lié les mains à la peine de mort, mais vous lui avez fait venir la rougeur au front. On a renoncé à la corde au cou, au gibet de la grève, à l’Esplanade, au cortège dans les rues, à la foule. On a décidé que Tapner serait pendu dans un jardin attenant à la prison, entre magistrats et geôliers, en famille. Cependant la loi veut que l’exécution soit publique. On s’est tiré d’affaire en me disant de signer des billets d’admission pour deux cents personnes. Ayant la même angoisse qu’eux, et plus encore, je me suis prêté à tout ce qu’on a décidé. J’ai signé des billets qui ont été à qui les a voulus. Cependant une difficulté s’offrait. Le jardin, contigu à la prison, en est séparé par le mur même du préau. La porte de ce jardin est dans la rue du Collège. Pour aller trouver cette porte, il fallait que le condamné sortît de la prison et fît environ cent pas dehors, en public, parmi les passants. On n’a pas osé même faire faire à la peine de mort ces cent pas dans la rue. Pour éviter ces cent pas on a abattu un pan de mur et l’on a fait passer Tapner par le trou. La pudeur vient.

Je ne reproduis pas ici les paroles littérales du prévôt, mais le sens exact.

— Eh bien, ai-je dit au prévôt, menez-moi à ce jardin.

— La brèche est refermée, le mur est rebâti ; je vous y mènerai par la rue.

Au moment de sortir de la prison, le geôlier m’a apporté dans deux écuelles la soupe qu’on allait servir aux prisonniers, en m’invitant à y goûter, et en me présentant une grosse cuiller d’étain fort propre. J’ai goûté cette soupe, qui est bonne et saine. Le pain est bis et excellent. Je l’ai comparé dans ma pensée à cet horrible pain des prisons de France, qu’on m’a montré à la Conciergerie, et qui est terreux, visqueux, fétide, souvent plein de vers et de moisissure.

Il pleuvait. Le temps était gris et triste.

Il n’y a, en effet, pas plus de cent pas de la prison à l’entrée du jardin. Nous tournâmes à gauche en montant la rue du Collège le long du haut mur noir. Tout à coup le prévôt s’arrêta.

Nous étions devant une porte assez basse. Sur les panneaux de cette porte, qui mène au lieu où est mort cet homme perdu par l’ivrognerie et le défaut d’instruction, il y avait quelques restes de vieilles affiches en anglais, jaunes,