Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/141

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chapelains, les magistrats, croyant que c’était fini ou pressentant que ce n’était pas commencé, se hâtèrent de filer, me dit le prévôt, et le prévôt resta seul avec le patient, le bourreau et les curieux. J’ai raconté l’agonie du misérable et comme quoi il fallut que le bourreau se pendît à ses pieds.

Tapner mort, la « loi » satisfaite, ce fut le tour des superstitions. Elles ne manquent jamais aux rendez-vous que la potence leur donne. Des épileptiques vinrent, et on ne put les empêcher de saisir la main convulsive du pendu et de la promener frénétiquement sur leur visage. On détacha le mort au bout d’une heure ; et alors ce fut à qui pillerait la corde. Les assistants se ruaient et chacun en réclamait un morceau. Le prévôt prit cette corde et la jeta au feu.

Quand il fut parti, des gens vinrent et ramassèrent la cendre.

Le mur auquel fut adossé le gibet aboutit à une masure qui occupe l’angle sud-ouest du jardin. Ce fut là qu’on porta le cadavre. On dressa une table, et un plâtrier qui se trouvait là moula cette tête misérable. Le visage, violemment déformé par la strangulation, s’était recomposé et avait repris l’expression du sommeil. La corde défaite, le calme y était revenu. Il semble que la mort, même à travers le supplice, veuille toujours être sereine et que son dernier mot soit toujours la paix.

J’allai à cette masure. La porte était ouverte. C’était une simple cellule à peine recrépie, qui servait de resserre ou de hangar au jardin. Quelques outils étaient accrochés au mur. Cette chambre était éclairée par une fenêtre sur le jardin et par une autre sur la rue, qu’on avait fermée au moment où l’on y avait apporté Tapner et qu’on n’avait pas rouverte depuis. À cela près de la table qui avait disparu, cette chambre était encore comme le cadavre l’avait laissée. La fenêtre fermée alors était fermée. Le volet, dont le bourreau peut-être avait ajusté la barre, était resté clos. Devant cette fenêtre il y avait un meuble à compartiments ayant une foule de petits tiroirs dont quelques-uns manquaient. Sur ce meuble, à côté d’une bouteille cassée et de quelques fleurs desséchées, était posé un de ces tiroirs, rempli de plâtre. C’est ce plâtre même qui avait servi. J’ouvris au hasard un autre tiroir et j’y trouvai encore du plâtre, et des empreintes de doigts blancs. Le sol était jonché d’herbes jaunies et de feuilles mortes. Un filet était jeté dans un coin sur un tas de poussière. Près de la porte, dans l’angle du mur, il y avait une pelle, la pelle du jardinier probablement, ou du fossoyeur.

Vers quatre heures du soir, le cadavre étant à peine refroidi, le prévôt fit mettre Tapner dans « le coffre ». On ne l’ensevelit pas, on ne fit pas la dépense d’un drap ; on le cloua dans la bière avec ses habits. À Guernesey les habits du supplicié sont la propriété du cadavre et non, comme à Londres, du bourreau.