Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/142

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À la nuit tombante, dix ou douze personnes seulement étant présentes, on porta « le coffre » au cimetière, où une fosse avait été creusée dès le matin.

— Il faut que vous voyiez tout, me dit le prévôt.

Et nous sortîmes de la baraque, puis du jardin. Je le suivis. Nous nous engageâmes dans des carrefours d’aspect indigent, et nous arrivâmes dans une rue étroite, montueuse, anguleuse, bordée de masures, et au coin de laquelle je lus : Lemarchand street. Le prévôt me quitta, entra dans une allée obscure et revint tenant à la main une clef, qui me parut plus massive encore que la clef du jardin. Un instant après, nous étions devant une grande porte noirâtre à deux battants. Le prévôt ouvrit cette porte et nous nous trouvâmes sous une espèce de hangar haut et obscur.

— Monsieur, me dit le prévôt, levez les yeux. Vous avez au-dessus de votre tête le gibet de Béasse.

Ce Béasse, qui fut pendu en 1830, était un français. Il avait fait, comme sous-officier, la guerre d’Espagne en 1823 sous M. le duc d’Angoulême ; puis, enrichi par héritage ou autrement, il s’était retiré à Guernesey. Là, étant riche, une quinzaine de mille francs de rente, il fut un gentleman : il acheta une belle maison et devint un notable du pays. Il faisait le soir la partie du bailli, messire Daniel Le Brocq.

Quand on rendait visite à Béasse, on voyait quelquefois dans son jardin un homme qui travaillait à la terre, piquant les boutures, écussonnant les greffes, échenillant les arbres, redressant les espaliers. Ce jardinier était le bourreau. Ce bourreau de Guernesey était un horticulteur habile ; toujours isolé et rejeté de tous, l’homme lui étant sinistre, il s’était tourné vers la nature, et n’était pas moins habile en fleurs qu’en gibets. Béasse l’employait, n’ayant pas de préjugés.

Béasse donc était fort bien vu, attendu ses pounds, même de l’aristocratie escarpée de Guernesey, même des fourty, même des sixty.

Un jour on s’aperçut que sa servante était grosse, puis qu’elle ne l’était plus. Qu’était devenu l’enfant ? Les voisins s’émurent ; les rumeurs circulèrent ; la police fit une descente chez Béasse ; deux constables vinrent avec un médecin. Le médecin visita la servante qui était au lit ; puis les deux constables dirent à Béasse : La femme est accouchée. Il y a un enfant. Il nous le faut. Béasse, qui jusque-là avait déclaré ne savoir ce qu’on lui voulait, prit une pelle, alla à un coin de son jardin, et se mit à bêcher la terre avec fureur. Un des constables, pensant qu’il voulait donner à quelque chose d’enterré un coup de bêche qui plus tard pût passer pour une blessure accidentelle, lui prit la pelle des mains et continua plus doucement la fosse commencée par Béasse. Au bout d’un instant l’enfant