Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/143

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apparut. Le pauvre petit cadavre avait une lardoire enfoncée dans la bouche et une autre dans l’anus. Béasse nia être le père de l’enfant. Il fut jugé par les jurats, condamné au gibet, et ce fut son ami le bailli Daniel Le Brocq qui lui lut sa sentence de mort.

Ses biens furent confisqués.

Le prévôt, en me contant cette histoire horrible, me disait : — Béasse a manqué de sang-froid. En allant lui-même bêcher la terre là où était le cadavre, il s’est perdu. Il eût pu se sauver aisément. Il n’avait qu’à dire : — L’enfant était mort. Je l’ai remis pour l’enterrer à un mendiant qui passait, à qui j’ai donné un louis, que je ne connais pas, et que je n’ai plus revu. — On n’eût pu lui prouver le contraire. On n’eût su ce qu’était devenu l’enfant, et on n’eût pu le condamner, Guernesey étant encore, à l’heure qu’il est, régi par la coutume normande qui exige pour la condamnation la preuve matérielle, corpus delicti.

Le prévôt me demanda :

— Auriez-vous invoqué l’inviolabilité de la vie humaine pour Béasse comme vous l’avez fait pour Tapner ?

— Sans doute, lui ai-je dit. Ce Tapner et ce Béasse sont des misérables ; mais les principes ne prouvent jamais mieux leur grandeur et leur beauté que lorsqu’ils défendent ceux-là mêmes que la pitié ne défend plus.

Au moment où Béasse fut condamné, la révolution de 1830 éclata. Il disait à ce même M. Martin, aujourd’hui prévôt : — J’aimerais mieux être en France à me faire mitrailler qu’à Guernesey à me faire pendre.

Ici un détail. Béasse avait eu pour ami le bailli, qui devait prononcer son arrêt de mort, et pour domestique le bourreau, qui devait l’exécuter. Le bailli n’hésita pas ; mais il y eut un homme dans le bourreau. Peut-être ce jardinier ne savait-il plus pendre ; peut-être ces mains, à force de toucher aux lys et aux roses, étaient-elles devenues incapables de nœuds coulants ; peut-être tout bonnement ce tueur de la façon de la loi valait-il mieux que la loi, et répugnait-il à tordre le cou de l’homme dont il avait mangé le pain. Le fait est que le lendemain de la prononciation de l’arrêt de mort, le bourreau de Guernesey s’évada. Il prit passage sur quelque cutter de smuggler et quitta Saint-Pierre. On le chercha. On fouilla l’île. On ne le revit plus.

Il fallait aviser.

Un homme, un anglais, était en prison pour on ne sait quel méfait. On lui offrit « sa grâce » s’il voulait être bourreau, et pendre Béasse pour commencer. Les hommes appellent cela une grâce.

Le prisonnier accepta.

La justice respira. Elle avait vu le moment où sa tête de mort n’allait plus