Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/146

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ils attachaient leurs chevaux pendant les audiences. Je m’arrêtai entre les deux poteaux marqués 3 et 4. Un vieux panier défoncé gisait à terre au fond de la stalle que bornaient ces deux poteaux. C’est au-dessus de cette stalle qu’étaient emmagasinées les plus grosses solives du gibet.

— Pour qui garde-t-on cela ? dis-je au prévôt. Qu’est-ce qu’on en veut faire ? On chaufferait tout l’hiver une famille pauvre avec ce bois-là.

C’est entre ces chiffres 3 et 4 qu’on aperçoit, tout en haut, près du toit, une chose effroyable : la trappe qui s’ouvrit sous les pieds de Tapner. On en voit le dessous ; la serrure noire et massive, les gonds qui tournaient sur l’éternité, et deux forts madriers qui relient grossièrement les planches. On distingue aussi l’« ingénieux » mécanisme dont m’avait parlé le prévôt. C’est cette trappe trop étroite qui causa l’agonie. Le condamné put s’accrocher par les coudes et se suspendre aux bords. Elle n’a guère que trois pieds carrés, dimension qui ne suffit pas, à cause des balancements convulsifs de la corde. Pourtant le prévôt m’expliqua que Tapner avait été mal attaché, ce qui lui avait permis le mouvement des bras ; mieux lié, il fût tombé tout d’une pièce et n’eût plus bougé. Le gardien du hangar était entré et nous avait rejoints pendant que le prévôt parlait. Quand le prévôt eut fini, cet homme ajouta :

— Oui, c’est d’avoir mal cordé Tapner qui a fait tout le mal. Sans cela « c’eût été magnifique ».

Au sortir du hangar, le prévôt me demanda la permission de prendre congé de moi, et M. Tyrrell m’offrit de me conduire chez le plâtrier qui avait moulé Tapner mort. J’acceptai.

Je connaissais encore si peu les rues de la ville que tout m’y semblait labyrinthe.

Nous traversâmes plusieurs de ces rues hautes de Saint-Pierre-Port où l’herbe pousse et nous descendîmes une street assez large qui plonge dans un des quatre ou cinq ravins dont la ville est coupée. Vis-à-vis d’une maison devant laquelle se dressent deux cyprès taillés en cône, il y a un marbrier. Nous entrâmes dans la cour de ce marbrier. La vue y est frappée d’abord d’une foule de croix de cimetière et de pierres de sépulture debout sur le passage ou appuyées aux murs. Un ouvrier, seul sous un appentis, mastiquait des carreaux de faïence. M. Tyrrell lui dit quelques mots en anglais. — Yes, sir, répondit l’ouvrier, et il alla à des planches disposées en étagères au fond de l’appentis, y fouilla dans les plâtras et la poussière et rapporta d’une main un masque et de l’autre une tête. C’était le masque de Tapner et la tête de Tapner. On avait colorié le masque en rose ; le plâtre de la tête était resté blanc. Le masque avait été fait sur le visage ayant encore les favoris et les cheveux ; puis on avait rasé la tête et l’on avait moulé le crâne nu, la