Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/185

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On me presse de plus en plus d’entrer dans le gouvernement. Le ministre de la justice, Em. Arago, est venu me demander à dîner. Nous avons causé. Louis Blanc est venu après le dîner. Je persiste à refuser.

Outre Emmanuel Arago, et mes habitués du jeudi, H. Rochefort est venu dîner, avec Blum. Je les invite à dîner tous les jeudis, si nous avons encore quelques jeudis à vivre. Au dessert, j’ai bu à la santé de Rochefort.

La canonnade augmente. Il a fallu évacuer le plateau d’Avron.


30 décembre. — D’Alton-Shée est venu ce matin. Le général Ducrot demanderait à me voir.

Les prussiens nous ont envoyé depuis trois jours plus de douze mille obus.

Hier, j’ai mangé du rat, et j’ai eu pour hoquet ce quatrain :


Ô mesdames les hétaïres,
Dans vos greniers je me nourris ;
Moi qui mourais de vos sourires,
Je vais vivre de vos souris.


À partir de la semaine prochaine, on ne blanchira plus le linge dans Paris, faute de charbon.

J’ai eu à dîner le lieutenant Farcy, commandant la canonnière.

Froid rigoureux. Depuis trois jours, je sors avec mon caban et mon capuchon.

Poupée pour Petite Jeanne. Hottée de joujoux pour Georges.

Les bombes ont commencé à démolir le fort de Rosny. Le premier obus est tombé dans Paris. Les prussiens nous ont lancé aujourd’hui six mille bombes.

Dans le fort de Rosny, un marin travaillant aux gabionnages portait sur l’épaule un sac de terre. Un obus vient et lui enlève le sac. — Merci, dit le marin, mais je n’étais pas fatigué.

Alexandre Dumas est mort le 5 décembre. En feuilletant ce carnet, j’y vois que c’est le 5 décembre qu’un grand corbillard, portant un H, a passé devant moi rue Frochot.

Ce n’est même plus du cheval que nous mangeons. C’est peut-être du chien ? C’est peut-être du rat ? Je commence à avoir des maux d’estomac. Nous mangeons de l’inconnu.

M. Valois est venu de la part de la Société des gens de lettres me demander ce que je veux qu’on fasse des 3 000 francs de reliquat que laissent les trois lectures des Châtiments, les canons fournis et livrés. J’ai dit de verser ces 3 000 francs intégralement à la caisse de secours pour les victimes de là guerre, entre les mains de Mme Jules Simon.