Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/285

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Victor Hugo, si diverse et si complexe : Choses vues en est un nouvel exemple. Après la formidable envolée lyrique de la Fin de Satan, voici que nous rencontrons un volume charmant, lyrique et familier.

C’est Victor Hugo qui nous raconte des histoires, et quelles histoires ! C’est dans sa vie elle-même que nous pénétrons, dans sa vie de tous les jours, simple et profonde. Nous nous asseyons près de lui à sa table de travail, nous l’accompagnons chez les personnages en vue du moment ; il nous les dépeint, il les fait parler, il nous les explique. En deux traits de plume, il nous en fait de curieux et inaltérables portraits.

Pauvres grands hommes du moment, dont nous savons à peine les noms, et que la postérité n’aurait sans doute jamais connus si Victor Hugo ne les avait tirés de l’oubli et éclairés comme d’un reflet de son impérissable gloire.

… Il y a, dans Choses vues, un certain nombre d’épisodes qui m’ont plus violemment attiré et ému en ce qu’ils se rapportent à ma spécialité professionnelle. J’entends parler de ceux où Victor Hugo s’est fait chroniqueur judiciaire.

Tous les grands procès criminels et politiques de l’époque sont là : l’affaire Fieschi, l’attentat de Lecomte, l’attentat de Joseph Henri, le procès Teste et Cubières, celui du duc de Praslin et enfin un procès d’une autre nature devant un tribunal exceptionnel, le jugement et l’exécution morale de l’espion Hubert par les proscrits de Jersey.

Ce qu’il y a d’art, de vérité, de puissance dramatique et d’intensité d’émotion dans ces comptes rendus est simplement incroyable. Ce n’est plus une narration, c’est une résurrection même des audiences.

Tous les accusés, les fous comme Joseph Henri, les criminels odieux comme le président Teste ou l’espion Hubert, réapparaissent aussi vivants qu’au jour des débats, chacun avec sa physionomie propre, avec sa manie particulière ou son tic spécial ; et, autour d’eux, la foule des assistants qui les contemplent, les témoins qui les chargent ou les excusent, les juges qui tiennent leur sort entre leurs mains, les impressions fugaces et changeantes de l’audience, les hésitations du verdict, tout cela est mis en lumière avec une incomparable grandeur.

Et comme tout le milieu ambiant est bien nettement contemporain des personnages de premier plan ! Comme à travers les caractères communs et invariables engendrés par les mêmes fonctions on aperçoit le tempérament propre de chacun !

C’est un modèle inimitable, hélas ! que Victor Hugo nous a mis sous les yeux ; mais s’il nous est interdit d’en approcher jamais, au moins pouvons-nous nous en inspirer. Nous ferons ainsi plus grand, plus sincère et plus humain.


L’Écho de Paris.
E. Lepelletier.

Ce livre est une surprise. Il ne figurait pas, que je sache, dans l’alléchante nomenclature des œuvres premières que tant de fois nous lûmes dans Profils et grimaces, il y a bientôt vingt ans, impatients de l’avenir, nous demandant, non sans une intime angoisse, s’il nous serait donné de vivre assez pour connaître un jour tous ces beaux poèmes mystérieusement gardés avec les « seis llaves » du poète espagnol : la Fin de Satan, Toute la Lyre et ce Dieu énigmatique. Nous ne nous attendions pas à trouver un jour dans Victor Hugo un journaliste. Il nous avait bien appelés ses « confrères » à l’un des derniers banquets auquel, sous sa présidence, nous bûmes à sa vieillesse si glorieuse, à sa gloire toujours jeune, mais nous n’avions pas prévu qu’il viendrait à nous autrement que dans une allocution bienveillante, en manière de compliment !

C’est cependant du journalisme — supérieur, il est vrai, intense de pensée et magistral de forme, — mais du journalisme quand même que cette suite de tableaux comme la mort du duc d’Orléans, le procès de Fieschi, les funérailles de Napoléon. C’est presque du reportage et de l’interview dans un dîner chez M. de Salvandy, une visite à la Conciergerie ; mais quel reporter ! Il prend ses notes avec le burin de Tacite et va voir ses modèles dans un fiacre auquel Pégase est attelé.

Les Choses vues ont été visibles pour le poète de 1838 à 1875, faisant ainsi suite à ce curieux recueil de Littérature et philosophie mêlées, seul volume de son œuvre auquel puisse être rapporté le présent livre. Ces tableaux, ces scènes,