Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/325

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grès. Rien n’y manque de ce qui est ailleurs. Elle résume en soulignant. Tout s’y réfracte, mais tout s’y réfléchit. Tout s’y abrège et s’y exagère en même temps. Pas d’étude plus poignante.

L’histoire de Paris, si on la déblaie, comme on déblaierait Herculanum, vous force à recommencer sans cesse le travail. Elle a des couches d’alluvion, des alvéoles de syringe, des spirales de labyrinthe. Disséquer cette ruine à fond semble impossible. Une cave nettoyée met à jour une cave obstruée. Sous le rez-de-chaussée, il y a une crypte, plus bas que la crypte une caverne, plus avant que la caverne un sépulcre, au-dessous du sépulcre le gouffre. Le gouffre, c’est l’inconnu celtique. Fouiller tout est malaisé. Gilles Corrozet l’a essayé par la légende ; Malingre et Pierre Bonfons par la tradition ; Du Breul, Germain Brice, Sauvai, Béquillet, Piganiol de la Force par l’érudition ; Hurtaut et Marigny par la méthode ; Jailliot par la critique ; Félibien, Lobineau et Lebeuf par l’orthodoxie ; Dulaure par la philosophie ; chacun y a cassé son outil.

Prenez les plans de Paris à ses divers âges. Superposez-les l’un à l’autre concentriquement à Notre-Dame. Regardez le quinzième siècle dans le plan de Saint-Victor, le seizième dans le plan de tapisserie, le dix-septième dans le plan de Bullet, le dix-huitième dans les plans de Gomboust, de Roussel, de Denis Thierry, de Lagrive, de Bretez, de Verniquet, le dix-neuvième dans le plan actuel, l’effet de grossissement est terrible.

Vous croyez voir, au bout d’une lunette, l’approche grandissante d’un astre.


III


Qui regarde au fond de Paris a le vertige. Rien de plus fantasque, rien de plus tragique, rien de plus superbe. Pour César, ville vectigale ; pour Julien, maison de campagne ; pour Charlemagne, école, où il appelle des docteurs d’Allemagne et des chantres d’Italie, et que le pape Léon III qualifie Soror bona (Sorbonne, n’en déplaise à Robert Sorbon) ; pour Hugues Capet, palais de famille ; pour Louis VI, port avec péage ; pour Philippe-Auguste, forteresse ; pour saint Louis, chapelle ; pour Louis le Hutin, gibet ; pour Charles V, bibliothèque ; pour Louis XI, imprimerie ; pour François Ier, cabaret ; pour Richelieu, académie, Paris est, pour Louis XIV, le lieu des lits de justice et des chambres ardentes, et pour Bonaparte le grand carrefour de la guerre. Le commencement de Paris est contigu au déclin de Rome. La statue de marbre d’une dame latine, morte à Lutèce comme Julia Alpinula à Avenches, a dormi vingt siècles dans le vieux sol parisien ; on l’a trouvée en fouillant la rue Montholon. Paris est qualifié « la ville de Jules » par Boëce, homme