Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/360

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IV


Donc, ce qui vient, c’est tous les peuples.

Non, il n’est plus temps de s’en dédire. L’exposition internationale ne se rétracte pas. Les rois ont beau s’organiser militairement, donnons-leur la joie de le leur répéter à satiété, ce qui est l’avenir, ce n’est pas la haine, c’est l’entente ; ce n’est pas le roulement des bombardes, c’est la course des locomotives. L’apaisement de l’univers est fatal. Rien n’y peut. Pour tout ce qui est plumet, dragonne, cymbale, quincaillerie meurtrière, gloriole sanglante, il y a refroidissement.

Le rapetissement de la terre par le chemin de fer et le fil électrique la met de plus en plus dans la main de la paix. Qu’on résiste tant qu’on voudra ; les temps sont arrivés. L’ancien régime lutte en pure perte. Le passé est très ingénieux pour un mort ; il se donne beaucoup de peine, il fait des trouvailles, il invente chaque jour un nouvel engin très curieux et très homicide. On lui donnera la croix d’honneur, mais il n’aura pas d’autre réussite. Les hommes commencent à voir moins trouble ; l’envie de s’entre-tuer leur passe. Rien ne prévaut contre un tel courant d’idées. Les déclivités de la civilisation versent le genre humain dans tel ou tel sens, et cette fois, et pour jamais, l’univers penche du bon côté. Il y aura peut-être encore une ou deux péripéties, mais finales. L’immense vent de l’avenir souffle la paix. Que faire contre l’ouragan de fraternité et de joie ? Alliance ! alliance ! crie l’infini. Et, sous cette haleine de l’invisible, l’amour pousse hors de terre comme l’herbe. Insurgez-vous donc contre ce verdissement du printemps universel. Défaites donc la révolution. Défaites donc, non seulement le vingtième siècle devant vous, mais le dix-huitième derrière vous. Rêves ! rêves ! rêves ! Les énormes boulets d’acier, du prix de mille francs chaque, que lancent les canons titans fabriqués en Prusse par le gigantesque marteau de Krupp, lequel pèse cent mille livres et coûte trois millions, sont juste aussi efficaces contre le progrès que les bulles de savon soufflées au bout d’un chalumeau de paille par la bouche d’un petit enfant.


V


Pourquoi voulez-vous nous faire croire aux revenants ? Vous imaginez-vous que nous ne savons pas que la guerre est morte ? Elle est morte le jour où Jésus a dit : Aimez-vous les uns les autres ! et elle n’a plus vécu sur la terre que d’une vie de spectre. Pourtant, après le départ de Jésus, la nuit a encore duré près de deux mille ans, la nuit est respirable aux fantômes, et la guerre a