Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/362

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pour les rois, à l’état de reproche pour les peuples, le principe fraternité ; le viol d’une idée la consacre ; et savez-vous ce que recommandent aux vivants les morts, ces paisibles ombres ? La paix.


VI


Bas les armes ! Alliance. Amalgame. Unité !

Tous ces peuples que nous énumérions tout à l’heure, que viennent-ils faire à Paris ? Ils viennent être France. La transfusion du sang est possible dans les veines de l’homme, et la transfusion de la lumière dans les veines des nations. Ils viennent s’incorporer à la civilisation. Ils viennent comprendre. Les sauvages ont la même soif, les barbares ont le même amour. Ces yeux saturés de nuit viennent regarder la vérité. Le lever lointain du Droit Humain a blanchi leur sombre horizon. La Révolution française a jeté une traînée de flamme jusqu’à eux. Les plus reculés, les plus obscurs, les plus mal situés sur le ténébreux plan incliné de la barbarie, ont aperçu le reflet et entendu l’écho. Ils savent qu’il y a une ville-soleil ; ils savent qu’il existe un peuple de réconciliation, une maison de démocratie, une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou veut l’être, et qui donne pour conclusion à toutes les guerres le désarmement. De leur côté, invasion ; du côté de la France, expansion. Ces peuples ont eu le vague ébranlement des profonds tremblements de la terre de France. Ils ont, de proche en proche, reçu le contre-coup de nos luttes, de nos secousses, de nos livres. Ils sont en communion mystérieuse avec la conscience française. Lisent-ils Montaigne, Pascal, Molière, Diderot ? Non. Mais ils le respirent. Phénomène magnifique, cordial et formidable, que cette volatilisation d’un peuple qui s’évapore en fraternité. Ô France, adieu ! tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu de temps, et tu t’évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité ; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement, et rien n’est auguste à cette heure comme l’effacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu, Peuple ! salut, Homme ! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même qu’Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le monde.


Hauteville-House, mai 1867.