Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/382

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dans le livre qui représente l’avenue la plus à la mode de Paris, l’avenue de l’Impératrice. Comment la qualifierait-on ? De quel nom nouveau baptiserait-on le boulevard du Prince Eugène ? Je crains que la difficulté ne soit insurmontable. Si tu trouves une solution, elle sera adoptée avec joie.


La difficulté était insurmontable en effet ; et Victor Hugo n’insista pas. On imprimait le Guide, mais lentement. François-Victor nous en donne la raison à la fin de février :


Pelletan a remanié quatre fois son article et a retardé l’impression de quinze jours. La première feuille n’a été tirée qu’il y a trois jours. Le volume entier contiendra quarante feuilles environ. On tire une feuille par jour. C’est donc dans la première quinzaine de mai que le livre pourra être mis en vente.


L’Introduction ne devait parvenir à Lacroix que lorsque toutes les bonnes feuilles auraient été communiquées à Victor Hugo, et les envois étaient assez espacés. Lacroix s’obstinait à ne pas faire connaître sa décision. Acceptait-il une introduction qui, au lieu de seize et quelques pages, en comportait quarante-quatre dans le texte de Paris-Guide ? Voulait-il payer un prix calculé sur le texte et la justification des Misérables conformément au traité, la page de Paris-Guide faisant trois pages de l’édition des Misérables ? Or le prix évalué par Victor Hugo d’ores et déjà à sept ou huit mille francs devait être porté en fin de compte à onze mille cinq cents. Lacroix, ne soupçonnant pas de tels développements, comptait payer la préface deux ou trois mille francs. Aussi Victor Hugo avertissait son éditeur afin qu’il n’y eût pas de surprise, prêt d’ailleurs à déchirer le traité. Au moins il demandait, sans se lasser, une réponse. Il n’en obtenait aucune. Et cependant l’Introduction était annoncée partout, évidemment avec l’assentiment de l’éditeur. Il fallait prendre un parti ; et Victor Hugo adressa cette lettre pressante à Lacroix :


Hauteville-House, 3 mars. [1867.]


Mon cher monsieur Lacroix,

Il est contraire à tous mes usages de donner communication d’un manuscrit à l’éditeur avant de le lui livrer. Pour la première fois de ma vie, je déroge à cette loi de conduite, et je ne crois pas devoir vous livrer le manuscrit de mon introduction à votre livre Paris avant de vous l’avoir communiqué. Cela tient à ce que, pour la première fois de ma vie, je me sens quelque responsabilité en dehors de mon œuvre même. Cette préface, qui peut avoir action dans une certaine mesure, sur le sort du livre, vous importe au plus haut degré. Les points à examiner, s’il y en a, ne peuvent être approfondis que de vive voix entre les parties contractantes, c’est-à-dire entre vous et moi. Cette préface aura environ cinq feuilles (format édit. belge des Misérables), elle représente pour moi sept ou huit mille francs et un mois de travail, c’est quelque chose, mais ce ne serait rien, et j’y renoncerais aisément devant des intérêts de principes supérieurs à mon petit intérêt personnel. Je voudrais donc vous la lire, je le crois nécessaire, je ne pourrais la livrer purement et simplement, vous le comprenez d’après ce que je viens de vous dire. Venez, je vous prie, passer quelques jours à Guernesey, je vous lirai la chose, et une conclusion sera possible, à bon escient de part et d’autre. Je tiens à ce que vous soyez absolument libre de votre côté comme moi du mien.

Si notre excellent ami et admirable organisateur et directeur M. Ulbach pouvait vous accompagner, ce serait on ne peut plus utile. Mais je n’ose le déranger, il doit être si occupé ! Il sait à quel point il serait le bienvenu. Son avis serait très précieux.

Je vous attends le plus tôt possible, et je vous envoie toutes mes cordialités.

Victor Hugo.

M. Kesler n’a plus de maison à lui, mais vous trouverez aisément une chambre dans un petit Family-hotel qui fait face à Hauteville-House. Il va sans dire que, comme d’habitude, vous me feriez l’honneur d’accepter ma table matin et soir.