Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/60

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Sa raison commençait sans doute à se troubler. Il portait toujours sur lui un casse-tête et un rasoir.

Il dit un jour à sa femme : — On peut fort bien se tuer à coups de marteau.

Une fois, il se leva et ouvrit la fenêtre si violemment que sa femme se jeta sur lui et le saisit à bras-le-corps.

— Que voulais-tu faire ? demanda-t-elle.

Il répondit : — Respirer. Et toi, qu’est-ce que tu me veux ?

— Je t’embrasse, dit-elle.

Le 18 mars 1849, c’était, je crois, un dimanche, sa femme lui dit : — Je vais à la messe. Viens-tu avec moi ?

Il était religieux, et sa femme, ayant cette surveillance qui aime, le quittait le moins possible.

Il répondit : — Tout à l’heure. Il passa dans une pièce voisine qui était la chambre de son fils.

Quelques minutes s’écoulèrent. Tout à coup Mme Antonin Moine entendit un bruit pareil à celui d’une porte cochère qui se ferme ; mais elle ne s’y trompa pas, elle tressaillit, et s’écria : C’est cet affreux pistolet !

Elle se précipita dans la chambre où Antonin Moine était entré, puis elle recula avec horreur ; elle venait de voir un corps étendu à terre.

Elle courut éperdue dans la maison, criant au secours, mais personne ne vint, soit qu’on fût absent, soit qu’on n’entendît pas à cause du bruit de la rue.

Alors elle revint, rentra dans la chambre et s’agenouilla près de son mari. Le coup de pistolet avait emporté presque toute la tête. Le sang ruisselait sur le carreau, il y avait de la cervelle sur les murs et sur les meubles.

C’est ainsi que mourut, marqué par la fatalité, comme Jean Goujon son maître, Antonin Moine, nom qui désormais rappellera deux souvenirs, une mort horrible, un talent charmant.