Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/202

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mer, quoique je ne voie dans mon jardin, envahi par la basse-cour voisine, que des oies et pas un oiseau, quoique ces horribles oies soient en train en ce moment même de déterrer et de manger pour sept shellings de haricots que j’ai fait semer la semaine passée, au milieu de toutes ces laideurs et de tous ces désastres je sens votre bonheur qui me réchauffe et qui me sourit de là-bas, et j’en ai le cœur plein de joie.

Sitôt cette lettre reçue et lue, prenez, je vous prie, votre charmante petite femme sur vos genoux, et dites-lui : — Il y a quelque part, dans un coin, très loin d’ici, une espèce d’être grognon et fauve, un songeur, un donneur de coups de bec à droite et à gauche, un hibou vrai, ennemi des faux aigles ; ce monsieur vous remercie, madame. — Votre femme dira : Et de quoi ? — Vous répondrez : De mon bonheur.

Oui, madame (je reprends la parole), je vous remercie d’aimer ce bon cœur, ce charmant esprit, ce penseur libre, ce généreux poëte ; je vous remercie de vous être aperçue de tout ce qu’il vaut, et de vous être dit : Rien ne lui manque ; il est proscrit.

Votre lettre, cher poëte, nous est arrivée le mardi même, le 23. Je me suis dit : Il n’y a pas moyen d’y aller dîner. — Et, ma foi ! pour me venger, j’ai bu, nous avons tous bu à votre santé. Ma femme embrasse la vôtre.

Vous êtes bien gentil de m’avoir donné un souvenir en terminant votre Cours. La réouverture se fera à la Grande Place. Que je voudrais être encore au numéro 16 ! Mais, hélas ! Napoléon-le-petit m’a chassé de Bruxelles. C’est jusqu’à présent son unique exploit. — Et qui sait si je ne serai pas un de ceux qui le chasseront de Paris ?

Je veux finir sur cette bonne pensée, et en vous embrassant sur les deux joues, c’est-à-dire sur la vôtre et sur celle de madame Deschanel.

V. H.

Vite ! vite ! vite ! le petit Deschanel promis ![1]


Via London.


Monsieur Henri Samuel,
7, rue des Secours, Bruxelles, par Ostende.


M. T. jeudi [18 juin 1854].

Est-ce que par hasard vous m’auriez pris au mot, mon excellent et cher éditeur ? Est-ce que ma lâche économie de ports de lettres vous paraîtrait

  1. Archives de la famille de Victor Hugo.