Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/252

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couvé. — Voici Toto qui arrive et qui me demande la page qui me reste. Je n’ai plus que la place de vous embrasser. Mettez-moi aux pieds de Mme Meurice.

V.

Je reçois une lettre extrêmement bien de Villemain[1].


À Villemain[2].


9 mai 1856.

Je lis votre lettre avec émotion. Nous venons presque de deux pôles opposés dans l’art, mais la douleur nous a donné un grand rendez-vous dans la vérité, et je ne suis pas surpris que nous nous rencontrions. Vous désaltérez votre esprit, cette coupe grecque si délicatement ciselée, aux saintes et limpides sources d’où la pensée humaine filtre et tombe goutte à goutte depuis tant de siècles ; moi, je suis là dans le désert, à même la mer et la douleur, buvant dans le creux de ma main. Votre goutte d’eau est une perle, la mienne est une larme.

Mais vous aussi vous avez pleuré, vous aussi vous avez souffert, vous aussi vous saignez. De là notre intimité profonde, plus profonde que nous ne le savons nous-mêmes et qui nous est comme révélée à de certains moments. Vous avez lu Horror, Dolor[3] et vous avez reconnu le son lointain de cette cloche que tous les souffrants et tous les penseurs entendent dans la nuit.

Cher ami, je pense souvent à vous. L’exil ne m’a pas seulement détaché de la France, il m’a presque détaché de la terre, et il y a des instants où je me sens comme mort et où il me semble que je vis déjà de la grande et sublime vie ultérieure. Alors la pensée de tous ceux qui m’ont été doux dans cette ombre humaine me revient[4].


À Michelet.


9 mai. — Hauteville-House [1856].

Votre noble et douce lettre m’arrive. Merci avec l’âme et avec le cœur. Je lis en ce moment — dans un charme qui croît de page en page — votre

  1. Bibliothèque Nationale.
  2. En tête du brouillon sur lequel nous avons collationné cette lettre, Victor Hugo a écrit, Aujourd’hui 9 mai 1856 j’ai répondu à Villemain.
  3. Les Contemplations.
  4. Archives de la famille de Victor Hugo.