Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/256

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Orientales, quand nous étions deux jeunes gens, deux passants de la plaine de Vaugirard, deux contemplateurs du soleil couchant derrière le dôme des Invalides, deux frères, vous le peintre éblouissant de Mazeppa, moi le rêveur promis à l’inconnu et à l’infini.

Aujourd’hui vous êtes heureux, vous me l’écrivez, je le sens, et je vous aime.

Vous avez lu ce livre[1] et vous y avez senti mon cœur. Je sens le vôtre à la façon dont vous m’en parlez. Je voudrais maintenant connaître votre femme ; je la devine noble et charmante ; vous rayonnez pour moi comme dans une douce auréole ; vous me faites l’effet d’être resté dans la jeunesse. Et moi, du fond de cet immense assombrissement crépusculaire qui m’enveloppe, cher Louis, je vous envoie, à elle et à vous, toutes les tendresses de mon âme dans un serrement de main.

Tuus.
Victor Hugo.[2]


À Louise Colet.
24 mai [1856], Hauteville House.

Je vous dois deux reconnaissances : pour cette charmante lettre, et pour ce beau poème. Je communie avec vous sous les deux espèces ; femme et poète, vous êtes adorable. Vous demandez comment on vient à Guernesey ; quand je lis vos vers, je suis tenté de vous répondre : à tire-d’aile. Mais il faut bien redescendre dans la prose. L’Angleterre où je vis n’est pas autre chose qu’une prose énorme, et, quoi que je fasse et quoi que je rêve, elle me rappelle à la réalité ; donc, il faudrait tout bonnement aller à Londres, de là, chemin de fer jusqu’à Southampton, et paquebot jusqu’à Guernesey. Quelle fête si vous veniez un beau jour vous abattre dans notre île ! Mais je ne veux pas faire de songes. Il faut toujours finir par se réveiller, et moi, j’ai beau faire, je me réveille proscrit.

Vous voilà donc à la troisième strophe de votre hymne de la Femme : la Paysanne, la Servante, la Religieuse. Trois figures poignantes. La dernière est peut-être la plus sombre des trois. Elle est l’infécondée. Or, ce qu’il y a de plus douloureux pour la femme, c’est de mourir sans avoir donné la vie.

  1. Les Contemplations.
  2. Archives de la famille de Victor Hugo.