Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/338

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Hauteville. Ma femme a dû vous le dire, et je vous préviens, ô mon doux et cher et noble ami, que je ne la crois pas capable de revenir sans vous.

Savez-vous qu’ici on improvise un théâtre, on joue la comédie, on invente des acteurs et on trouve des actrices. Ni plus ni moins qu’à Ferney en 1760 ; avec Voltaire de moins, mais avec l’océan de plus.

Quelle joie de vous avoir dans toutes ces petites fêtes ! Vous en seriez — non pas, — serez l’inspiration et la lumière.

À tout à l’heure donc ! je vous serre tendrement les mains.

Soy tuyo,
V[1].


À Champfleury[2].


Hauteville-House, 18 mars 1860.

Je réponds en hâte à votre affectueuse lettre.

Faites, monsieur. L’œuvre que vous tentez[3], menée à bonne fin par un homme tel que vous, ne peut que servir le mouvement des esprits. L’art n’est pas perfectible ; c’est là sa grandeur, et c’est de là que vient son éternité (je prends ce mot dans le sens humain, bien entendu) ; Eschyle reste Eschyle, même après Shakespeare ; Homère reste Homère, même après Dante ; Phidias reste Phidias, même après Michel-Ange ; seulement la venue des Shakespeare, des Dante et des Michel-Ange est indéfinie ; les constellations d’hier ne barrent pas la route aux constellations de demain ; et cela par une bonne raison, c’est que l’infini ne s’encombre pas. Donc en avant ! Il y a place pour tous. On ne peut dépasser les génies, mais on peut les égaler. Dieu, qui fait le cerveau humain, ne s’épuise pas, et le remplit d’étoiles.

J’applaudis de tout cœur à votre entreprise et je vous crie courage !

  1. Bibliothèque Nationale.
  2. Champfleury, dont l’œuvre touffue et diverse défie la nomenclature, collabora dès 1844 au Corsaire et à l’Artiste ; il fit jouer nombre de pantomimes, publia plusieurs études de critique d’art ; ses travaux si appréciés sur la céramique le désignèrent au poste de conservateur des collections du musée de Sèvres.
    Dès ses débuts, Champfleury sollicita le patronage de Victor Hugo qui lui fut toujours dévoué, ce qui n’empêcha pas Champfleury d’écrire à Jules Troubat en 1869 : La décadence de Lamartine n’était rien à côté de celle d’Hugo. Il est vrai qu’en 1878, le 1er juin, après avoir lu le discours sur Voltaire, Champfleury écrit à son « cher maître » une lettre débordante d’enthousiasme. L’ère de la décadence était passée.
  3. Champfleury venait de fonder Le Bulletin du romancier.