Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/426

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bénéfice onze années et six mois d’exploitation gratuite d’un livre en dix volumes sur tous les marchés et à nombres illimités. C’est ce qui fait que vos conclusions m’étonnent un peu. Après un succès, et un succès extraordinaire, vous êtes aussi timide qu’après un échec. Vous débutez par une assertion sur la décroissance normale de la vente des livres, qui est contraire aux faits. (Voyez la brochure excellente de Hetzel dont je vous ai parlé, et les chiffres authentiques qui la terminent) et qui est contraire au fameux et incontestable axiome de librairie : plus un livre s’est vendu, plus il se vendra. Tous les exemples sont là pour le prouver, depuis les livres médiocres comme Télémaque, jusqu’aux livres supérieurs comme Don Quichotte. Vous raisonnez un peu, permettez-moi de vous le dire, comme si vous aviez acheté un roman d’Ann Radcliffe[1] ou de Ducray-Duminil[2], sans portée, sans lendemain, et sans avenir. De la part d’un homme écrivain lui-même, d’un homme supérieur comme vous par l’intelligence, cela m’étonne. Vous rappelez-vous, à l’époque où vous doutiez du succès des Misérables, une lettre de moi qui commençait ainsi : homme de peu de foi ! Eh bien, je serais tenté de vous le répéter aujourd’hui.

Quoi, vos frais sont faits, vous l’écrivez vous-même, vous avez devant vous ce bénéfice énorme, onze ans d’exploitation libérée et gratuite, et pour quatre ou cinq mille exemplaires in-8° qui vous restent en totalité, le reliquat de tous les marchés (Bruxelles, Paris, Leipsick) vous vous arrêtez court, vous vous croisez les bras, vous renoncez à continuer le succès, vous attendez l’écoulement infaillible, mais lent, de cette queue à si haut prix ! Vous avez devant vous le proverbe : battre le fer quand il est chaud, et vous laissez refroidir ! En publiant aujourd’hui l’édition bon marché, et petit format, vous recommencez, avec plus d’intensité encore, le mouvement et l’effet des premiers jours ; vous faites pénétrer le livre dans les couches profondes et inépuisables du peuple ! Vous passez de l’acheteur d’élite, qui pourtant vous a acheté des nombres énormes, à l’acheteur de la foule qui vous achètera des nombres plus grands encore. Cet effet, ce bénéfice, ce succès, vous y renoncez ! Je dis plus, vous oubliez cette vérité incontestable et prouvée par tous les faits, que pour les livres d’avenir, le format bon marché fait vendre le format cher, il sert de prospectus et sollicite les bibliothèques. Les Misérables bon marché, loin de faire tort aux quelques milliers chers qui vous restent, en hâteraient probablement l’écoulement. Et en tous les cas, quelle indemnité ! Ô homme de peu de foi !

J’aurais les mêmes choses à vous dire pour ce qui est des Châtiments et de Napoléon-le-Petit dont vous me reparlez. Vous faites erreur sur presque tous

  1. Ann Radcliffe a publié de nombreux romans pleins de péripéties tragiques.
  2. Auteur dramatique et romancier fécond, il a surtout écrit des ouvrages populaires, oubliés aujourd’hui.